Dans le domaine économique et social, la situation en Allemagne ressemble fort à celle de notre pays. Mêmes facteurs de régression, mêmes remèdes ultralibéraux qui aggraveront le mal.

Mauvais début d’année chez nos voisins. En pleine période des fêtes, la presse annonçait une nouvelle augmentation du chômage qui affecte maintenant 4,43 millions de personnes.

Comme en France (où le chômage à de nouveau augmenté en décembre) ce sont là des chiffres officiels qui masquent une réalité encore plus angoissante car les chômeurs de plus de 58 ans et ceux qui sont en formation n’entrent pas dans les statistiques. Or il n’y a pas d’espoir d’amélioration en ce domaine car la croissance allemande ne devrait guère dépasser en 2005 le taux de 1%.

Cette conjoncture médiocre n’est pas nouvelle, ce qui n’a rien de consolant.

L’Allemagne est sur la mauvaise pente depuis dix ans. Ceci en raison de spécificités nationales : le coût de la réunification est élevé, le secteur bancaire est fragile, les transformations industrielles n’ont pas été faites à temps.

Ces faiblesses pourraient être surmontées par une politique économique dynamique, orientée vers des investissements publics massifs et une forte hausse du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires pour combattre la récession constatée en 2003 et parer la menace de déflation.

Tel n’est pas le cas. Les dirigeants sociaux-démocrates portent comme une croix le déficit budgétaire et subissent dans la honte les remontrances de Bruxelles – car le pacte de stabilité n’est pas plus respecté qu’en France. Surtout, les Allemands subissent comme nous les conséquences négatives du passage à l’euro (les fortes hausses de produits de consommation courante) et l’affaiblissement croissant du dollar par rapport à l’euro – dont les effets désastreux ne sont plus contestés. Il n’est donc pas surprenant que le bilan économique de 2004 soit d’une consternante médiocrité.

Dédaignant les leçons de l’expérience, les dirigeants allemands réagissent comme les oligarques français de droite et de gauche. Ils ont écouté les médecins de Molière déguisés en « experts » ultralibéraux qui ont tenu le classique discours des « réformes » : avoir le « courage » de bousculer les structures ; en finir avec les « rigidités » du marché du travail et avec le « paternalisme » dans l’entreprise, renoncer à la fiscalité « pénalisante », abolir les règlements « paralysants ». Autrement dit, libéraliser à mort pour vaincre les effets du libéralisme.

C’est à cette conclusion imbécile que Gerhard Schröder et ses alliés Verts se sont ralliés. Comme l’avaient fait, entre autres, leurs partenaires français de l’Internationale socialiste.

Le 14 mars 2003, le chancelier allemand a annoncé le plan gouvernemental destiné à rétablir l’économie nationale :

Programme d’investissements publics de 15 milliards d’euros, dont la moitié destinées aux communes pour leurs propres investissements. Ce plan, destiné à relancer la construction et par conséquent l’emploi, était prioritaire par rapport à la réduction du déficit budgétaire. La décision était bonne, de même que l’octroi de crédits aux petites et moyennes entreprises.

Mais le chancelier annonçait aussi :

– une flexibilité accrue en matière de licenciements ;

– la négociation d’accords salariaux d’entreprise (qui bénéficient généralement au patronat) ;

– la « réforme » du système public de santé qui sera soumis à la concurrence avec des structures simplifiées ; l’arrêt du remboursement de nombreux médicaments et des prothèses dentaires ; le versement par le malade d’un forfait de 10% des honoraires médicaux.

– une réduction de la durée de l’allocation chômage de 32 à 18 mois pour les chômeurs de plus de 55 ans, et à 12 mois pour tous les autres sans-emplois. Ce qui s’ajoutait à l’ « allègement » de l’Office fédéral de l’emploi et à l’obligation pour un chômeur d’accepter un emploi inférieur à ses compétences sous peine de lourdes pénalités financières ;

– le relèvement de l’âge de la retraite, à 60 ans pour les femmes et de 65 à 67 ans pour les hommes ; la diminution des pensions de retraites.

Tel est, en résumé, l’Agenda 2010 de Gerhard Schröder.

Jacques Delors a certainement adoré ce plan, avec son cortège de sacrifices imposés par les oligarques aux salariés modestes, toujours plus soumis aux pressions patronales, toujours plus clairement visés par le flicage bureaucratique comme s’ils étaient coupables. Coupables de dépenser trop pour se soigner, coupables de demander un travail conforme à leurs diplômes et capacités. Pour les punir, l’aide sociale a été fusionnée avec l’allocation chômage forfaitaire, avec réduction des indemnités pour les chômeurs de longue durée.

Les protestations de l’aile gauche du Parti social-démocrate, les grèves et les manifestations syndicales n’y ont rien changé. Gerhard Schröder a certes démissionné en février dernier de la présidence du PSD, mais l’Agenda 2010 avait été voté en décembre 2003. La défaite du mouvement ouvrier et des salariés allemands est complète : c’est un chancelier socialiste qui a liquidé l’Etat social sous les applaudissements de la patronale Fédération des industries allemandes. Ce qui n’empêchera pas le parti de François Hollande, riche en dynamiteurs de l’Etat providence, de faire campagne pour « toujours plus d’Europe sociale ».

Les mesures sociales de l’Agenda 2010 sont entrées en vigueur le 1er janvier, avec la chaleureuse approbation du Monde, le jour de Noël. Comme rien n’est fait pour affaiblir l’euro, ni pour planifier un plan de relance concerté à l’échelle européenne, le plan Schröder connaîtra le sort de tous les plans de rigueur : un échec économique et financier accompagné d’un appauvrissement de la population.

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Article publié dans le numéro 851 de « Royaliste » – 10 janvier 2005