La victoire complète des Talibans, le 15 août, est la conclusion d’une longue série d’erreurs et d’horreurs commises par les Soviétiques puis par les Américains. 

Quant à l’Afghanistan, Moscou a commis deux erreurs funestes. La première est connue : non sans débats au Politburo, les dirigeants soviétiques décident une intervention militaire directe en janvier 1980 et s’engagent dans une guerre qui sera l’une des multiples causes de l’effondrement de l’Union soviétique. La seconde est oubliée : le retrait de l’Armée soviétique s’était effectué en bon ordre en février 1989 et la République démocratique d’Afghanistan, sous la férule de Mohammad Najibullah, avait continué d’exister avec le soutien de Moscou jusqu’au moment où Boris Eltsine décida d’arrêter le financement du gouvernement afghan. Affaibli, Mohammad Najibullah ne put résister au fameux commandant Massoud qui entra dans Kaboul le 9 avril 1992 à la tête de ses partisans. Très vite, les unités tadjikes d’Ahmad Shah Massoud se heurtèrent aux Pachtouns de Gulbuddin Hekmatyar. Débuta une longue guerre civile qui ravagea Kaboul et qui permit au Talibans soutenus par le Pakistan de conquérir une grande partie du pays puis de prendre la capitale le 27 septembre 1996.

La guerre américaine

Pour comprendre les opérations américaines en Afghanistan, il faut se souvenir que les Etats-Unis cultivent une conception religieuse qui les inscrit dans le plan divin et qui leur assigne une mission rédemptrice. La guerre est une lutte du Bien contre le Mal, une guerre morale qui vise l’extermination de l’ennemi – tout le contraire de la conception européenne de la guerre, faite pour des objectifs politiques en vue d’une paix de compromis.

Décidée à la suite des attentats du 11 Septembre, la croisade dirigée par les Etats-Unis est typique de cette idéologie : il s’agit de détruire Al-Qaeda et les Talibans qui protègent l’organisation d’Oussama Ben Laden. A l’automne 2001, la classique campagne de bombardement et l’offensive au sol des supplétifs tadjiks de l’Alliance du Nord assure le rapide succès de la Coalition à laquelle participent de nombreux pays, dont la France.

Ce succès est une illusion qui résulte d’une erreur conceptuelle et d’une complète méconnaissance du terrain. Le concept de “guerre contre le terrorisme” est stupide : on ne fait pas la guerre à une technique de combat ; la lutte anti-terrorisme implique la mobilisation des services de renseignement et la mise en œuvre d’opérations spéciales, non le bombardement de populations civiles. Quant au terrain afghan, les militaires américains n’ont pas cherché à le connaître et encore moins à le comprendre. Sans égard pour l’expérience des Anglais et des Russes et pour le travail d’excellents chercheurs, les diplomates et les militaires états-uniens ont voulu imposer des solutions passe-partout en dépensant des sommes colossales. Dès l’automne 2001, la logique infernale du désastre était enclenchée.

Du point de vue militaire, les Américains ont cru qu’ils pourraient contrôler le pays en tenant les principales villes au sein desquels ils occupaient des bastions plus ou moins enterrés. Chassés de Kaboul, les Talibans sont restés dans le pays ou se sont repliés au Pakistan avant de reprendre l’offensive en 2006. L’US Army n’a pas voulu voir qu’on ne triomphe pas d’une insurrection qui dispose d’un pays en guise de base arrière et de l’aide efficace des services de renseignement de ce pays. Quant aux campagnes d’élimination des chefs talibans, par les services spéciaux en Afghanistan, par les drones dans les zones tribales pakistanaises, elles ne pouvaient que susciter la haine des populations victimes d’innombrables “dégâts collatéraux”.

Du point de vue politique, la tentative de démocratisation du pays s’est immédiatement traduite par une consternante série d’erreurs et de fautes. Il aurait fallu appuyer le roi d’Afghanistan, Zaher Shah, incarnation de l’autorité légitime, et reprendre la Constitution afghane de 1964 qui avait établi une monarchie parlementaire fortement inspirée par notre Ve République. Au contraire, les Américains ont imposé un régime de stricte séparation des pouvoirs qui n’a pas fonctionné ; ils ont considéré le chef de l’Etat, Hamid Karzaï, comme une marionnette, et fabriqué à coup de milliards une armée de supplétifs que le Président afghan ne voulait même pas passer en revue.

L’aide internationale répandue avec profusion et dans une complète méconnaissance des réalités locales par des bureaucraties en conflit les unes avec les autres a engendré une corruption éhontée. La relance de la production de pavot, faite pour se concilier les bonnes grâces des seigneurs de la guerre, a permis que l’Afghanistan devienne le premier producteur d’opium du monde.

L’utilisation massive de mercenaires, qui ne répugnaient pas au banditisme, les internements arbitraires dans les trop fameuses prisons de la CIA et le recours systématique à la torture ont complété le tableau, odieusement paradoxal, d’un “Occident” venu apporter la démocratie et les droits de l’homme.

Jetés par des politiciens irresponsables dans cette catastrophe, nos diplomates et nos soldats ont agi avec une intelligence et une mesure qui permettront de renouer avec l’Afghanistan les fils aujourd’hui coupés.

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Article publié dans le numéro 1216 de « Royaliste » – 11 septembre 2021