Accablé par la grande presse, lâché par la plupart de ceux qui l’avaient honoré ou du moins accueilli, Gabriel Matzneff a été condamné à la mort sociale sans avoir été jugé.

En décembre dernier, la publication d’un livre qui raconte les relations amoureuses entre une adolescente et un écrivain d’âge mûr, “G.M.”, a déclenché une avalanche d’articles dénonçant la pédophilie d’un écrivain qui a effectivement exposé dans ses livres sa préférence pour les mineurs des deux sexes.

Des journalistes se sont soudain étonnés qu’un écrivain aussi sulfureux ait été invité sur des plateaux de télévision, ait reçu un prix et deux décorations, puisse bénéficier d’un logement social et d’une modeste allocation pour écrivains démunis. On a alors vu d’éminentes gloires médiatiques regretter leurs invitations – n’est-ce pas Bernard Pivot – et se repentir de leurs complaisances comme Frédéric Beigbeder. On a vu Antoine Gallimard retirer de la vente les ouvrages d’un auteur qu’il publie depuis des décennies, tandis que Philippe Sollers, de la même maison, se murait dans le silence. Lâcheté n’est pas vertu.

Sur les réseaux sociaux, quelques-uns ont tenu à rappeler que nous avions invité l’écrivain désormais maudit à s’exprimer dans les colonnes de notre journal, qui a présenté plusieurs de ses livres. Les fondateurs de la Nouvelle Action royaliste n’oublieront jamais que Gabriel Matzneff fut le premier qui eut le courage de s’exprimer dans un journal qui commençait tout juste son chemin hors de l’extrême-droite et qu’il eut encore le courage de ne pas nous rejeter lorsque, deux ans plus tard, un groupe alors puissant lui demanda de le faire. Ils n’oublieront pas qu’à une époque où les anticommunistes étaient considérés comme des chiens, Gabriel avait pris la défense d’Andreï Siniavski et de Iouli Daniel, dissidents soviétiques condamnés en 1966 à plusieurs années de détention dans un camp de travail. Nous prenions aussi en considération sa foi orthodoxe et nous lui devons notre rencontre avec Olivier Clément, philosophe et théologien trop tôt disparu.

Mais les mœurs de l’écrivain aujourd’hui cloué au pilori ? Nous fûmes sans complaisance et Pierre Boutang exprima dans les colonnes de “Royaliste” (1) un sentiment largement partagé. Sentiment, et non jugement. Nous ne sommes pas des moralistes, même si nous faisons implicitement référence à la morale commune dans une société qu’une certaine élite a voulu libérer de ses « tabous ». Et nous ne sommes pas des juges alors que de vieilles gloires médiatiques, plaidant le « contexte culturel » pour elles-mêmes, se sont érigées en justiciers, tombant à bras raccourcis sur le plus pauvre, le plus âgé, le plus marginal de tous ceux qui pourraient être accusés par le tribunal médiatique.

Ce n’est pas la justice, qui implique dépôt de plainte, présomption d’innocence, instruction à charge et à décharge, jugement selon le principe d’impartialité. Pour Gabriel Matzneff comme pour tout autre citoyen, nous demandons que la justice passe si elle doit passer et qu’en attendant, les professeurs de vertu gardent le silence.

***

(1) Numéro 306 de « Royaliste », consultable sur le site Archives royalistes.

Article publié dans le numéro 1182 de « Royaliste » – Janvier 2020