Pierre de Bérard a participé, le 21 janvier, aux côtés de Philippe Ragueneau, à la première émission consacrée aux Mémoires du comte de Paris. Le Prince avait tenu à ce que ces deux témoins viennent dire publiquement la vérité sur les événements d’Alger de décembre 1942. Aide de camp et garde du corps du Prince pendant cette période, Pierre de Bérard a bien voulu confirmer et développer son témoignage. Il s’agit là d’un document capital.

Royaliste : Pierre de Bérard, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Pierre de Bérard : J’ai 73 ans. Je suis né au Tonkin et j’ai commencé ma carrière au Maroc, dans la banque. En février 1941, j’ai rencontré Alfred Pose, qui m’a proposé de rentrer à la BNCI-Afrique (il était président de cette banque). Grâce à lui, j’ai pu aider financièrement un groupe du S.R. français au Maroc. Connaissant mes relations avec le comte de Paris, Pose me demanda s’il pouvait le rencontrer. Il fut très impressionné par les conversations qu’il eut avec le Prince, auquel il manifesta dès lors une vive amitié. Je tiens à préciser que Pose était devenu monarchiste à la suite de la défaite de 1940 et que, contrairement à ce que dit Alain Decaux, il n’a jamais appartenu à la Cagoule.

Royaliste : Dans quelles conditions le comte de Paris s’est-il rendu en Algérie ?

P. de Bérard : Le malheur a voulu que le débarquement américain en Afrique du Nord se fasse en force. L’armée d’Afrique fut obligée de se défendre et il en résulta, de part et d’autre, des pertes importantes qui auraient pu être évitées. Le cessez-le-feu intervint le 10 novembre au soir. Mais, dans les milieux officiels, la confusion était générale : les rumeurs les plus absurdes et les plus contradictoires circulaient, tant sur l’attitude de Vichy que sur les intentions américaines. La prise du pouvoir par l’amiral Darlan permit de rétablir un minimum d’ordre. Mais à Alger, une grande effervescence régnait. Pour la majorité pétainiste, Darlan avait trahi le Maréchal. Mais pour ceux qui avaient aidé les Américains à débarquer, la présence de Darlan était un scandale. Ces opposants étaient soit des gaullistes, peu nombreux, mais très actifs, soit des « giraudistes » qui étaient en relations très étroites avec le « groupe des Cinq » (Lemaigre-Dubreuil, J. de Saint-Hardouin, Jean Rigault, le lieutenant-colonel Van Hecke, Henri d’Astier de la Vigerie).

L’atmosphère était donc explosive : des inscriptions « A mort Darlan » couvraient les murs et certains parlaient ouvertement d’exécuter l’Amiral. Aussi, nombreux étaient ceux qui cherchaient un homme capable de refaire l’unité. A ce moment, Pose était Commissaire aux Finances, Saint-Hardouin s’occupait des affaires étrangères, Rigault était à l’Intérieur, Henri d’Astier dirigeait la police. Face à cette situation de crise latente, Pose souleva la question d’un recours au comte de Paris, puisque celui-ci se trouvait naturellement au-dessus de tous les partis. Henri d’Astier approuva cette solution et, en compagnie de Pose, prit contact avec différentes personnalités en particulier Saint-Hardouin, Marc Jacquet et les présidents des Conseils généraux (Saurin, Froger, Deyron) qui, après un moment de surprise, acceptèrent cette solution à condition que la question du régime ne soit pas posée.

• Royaliste : Dès l’origine, il ne s’agissait donc pas d’un complot royaliste ?

P. de Bérard : C’est exact. Dès l’origine, Pose a pensé au Prince, non comme prétendant, mais comme un fédérateur capable de jouer un rôle d’arbitre à l’égard de toutes les factions. J’ajoute que le Prince, en arrivant à Alger, avait recommandé qu’on tienne l’Action française soigneusement à l’écart pour éviter les manifestations qu’auraient pu provoquer certains de ses militants. Mais revenons à la chronologie des événements : après avoir vu les présidents des Conseils généraux, Henri d’Astier est venu à Rabat informer le Prince que les représentants légaux du pays étaient prêts à faire appel à lui. Sagement, le Prince demanda à Henri Billecocq, consul général de France attaché à la Résidence, d’aller s’informer à Alger. Billecocq revint en confirmant ce qui avait été dit par le premier émissaire. Après plusieurs navettes entre Alger et Rabat, le Prince fit savoir que s’il avait « l’assentiment des éléments représentatifs du pays et l’accord des alliés » il était prêt à jouer son rôle de rassembleur. A ce moment, l’accord des présidents des Conseils généraux était acquis, mais la position américaine était moins nette que nous le pensions.

Dans ces conditions, il devenait nécessaire que le Prince se rendît à Alger. Nous sommes donc partis de chez moi le 9 décembre à 1 heure du matin, dans une « traction avant » conduite par un agent du S.R. de mes amis. Nous sommes arrivés à Oujda à midi et nous avons été accueillis par l’abbé Cordier, qui nous attendait avec une autre « traction ». Nous sommes montés dans la voiture de Cordier qui était conduite, nous dit-il lui-même, par Mario Faivre (ce dernier écrit pourtant qu’il n’a appris la présence du Prince à Alger que le 10 décembre). Nous avons franchi la frontière grâce à un laissez-passer fourni par le général de Montsabert et nous sommes arrivés à Alger le 10 décembre vers midi. Nous sommes descendus chez Henri d’Astier, rue La Fayette, et nous avons passé la première nuit chez Alphonse Jouvet, un ami de Pose. Le Prince a immédiatement commencé une longue série d’entretiens, dont j’ai malheureusement perdu la liste dans un incendie. Je ne peux donc indiquer les dates et heures précises de la plupart des entretiens qu’a eus le Prince.

Précisions importantes : nous sommes restés chez les Jouvet jusqu’au 12 décembre. Nous passions les journées chez les d’Astier où j’ai vu un certain nombre de personnalités -le général Mast en particulier. Le 13, nous nous sommes installés chez les Prohom, rue de l’Amiral de Coligny. Les Prohom, amis de Pose, étaient aussi charmants et dévoués que discrets et généreux. Nous sommes restés chez eux jusqu’à notre départ d’Alger.

• Royaliste : A propos de ces contacts, Rigault nie aujourd’hui avoir rencontré le Prince…

P. de Bérard : Je ne comprends pas Rigault, et je suis désolé qu’il cache la vérité. D’abord, de par ses fonctions, il ne pouvait ignorer ce que faisait le comte de Paris à Alger. Mais je veux donner d’autres précisions : dans l’après-midi du 20 décembre, Henri d’Astier nous a prévenu que Rigault lui avait dit l’hostilité des Américains au comte de Paris. Cette nouvelle était très grave : il n’était pas question de se heurter à l’armée américaine. Le Prince et Pose demandèrent d’expliquer à Murphy, représentant personnel de Roosevelt à Alger, qu’il n’était pas question de restauration monarchique. Ils n’ont trouvé Rigault que le 21, chez lui. Celui-ci a été très net : jamais les Américains ne comprendraient que l’arrivée du Prince au pouvoir ne signifiait pas la restauration de la monarchie, et il se refusa à faire une démarche inutile. Jacquet et d’Astier ont rendu compte au Prince de l’échec de leur tentative. Le comte de Paris fit alors demander à Rigault de venir le voir, chez Marc Jacquet, à l’Algeria. Le 22 au matin, j’ai accompagné le Prince a L’Algeria. J’ai attendu Rigault sur le terre-plein qui était devant l’immeuble et c’est moi qui l’ai conduit jusqu’à la porte de l’appartement de Marc Jacquet. Je trouve donc attristant que Rigault, au soir de sa vie, puisse nier ce qui s’est effectivement passé.

• Royaliste : Alain Decaux dit dans son livre que le Prince a été « piégé », abusé par Pose qui lui a fait miroiter des adhésions inexistantes.

P. de Bérard : Tous les gens qui ont bien connu Alfred Pose vous diront que ce n’était ni l’aventurier, ni le « Machiavel » qu’on a voulu décrire, mais un homme d’une qualité exceptionnelle. Le seul contact qui, à mon avis, n’a pas été assez approfondi, c’est le contact avec les Américains. Quant aux présidents des Conseils généraux, croyez-vous que, sans accord préalable, le Prince aurait eu l’audace de commencer sa proclamation en disant que c’était à leur appel qu’il prenait le pouvoir ? C’était inconcevable. Tout le monde aurait crié à l’abus de confiance.

Royaliste : Venons-en à l’assassinat de Darlan. Mario Faivre et Madame d’Astier affirment que le Prince a donné l’ordre d’éliminer l’Amiral « par tous les moyens »…

P. de Bérard : Mario Faivre dit dans son livre que le général François d’Astier, frère d’Henri, venu à Alger en mission, envoyé par le général de Gaulle, avait ordonné l’assassinat de Darlan. Faivre précise que le général d’Astier aurait transmis au Prince, de la part du général de Gaulle, l’ordre d’élimination de l’Amiral. C’est impensable. D’abord parce que le général de Gaulle n’aurait jamais eu le front de donner un ordre au Prince (vous savez le respect que le Général n’a cessé de lui manifester). Ensuite parce que de Gaulle n’a jamais revendiqué par la suite cet attentat – ni lui, ni aucun membre de son entourage (même parmi les moins fidèles). Le général d’Astier a bien rencontré le Prince (à l’hôtel Aletti et non chez les d’Astier comme le dit Faivre en donnant d’invraisemblables détails). Le Prince confirma au général d’Astier les raisons de sa présence à Alger et confirma son désir de faire appel au général de Gaulle dans le futur gouvernement de la France combattante. Telle est la vérité.

Quant au témoignage de Madame d’Astier, je suis obligé de dire qu’il est faux. Madame d’Astier dit que, le 21 décembre, le Prince était « alité » chez elle, dans une pièce où elle se trouvait en compagnie de son mari et de l’abbé Cordier, et qu’elle a entendu le comte de Paris donner l’ordre de « faire disparaître » Darlan « par tous les moyens ». Or, 1/ Si le Prince avait été atteint, le 21, et même le 17 selon Mario Faivre, d’une crise de paludisme, pourquoi aurait-il abandonné le domicile très confortable des Prohom pour aller, à 600 ou 700 mètres de là, dans l’appartement inconfortable et surpeuplé des d’Astier ? Cet appartement n’avait presque pas de meubles, pas de chauffage, et une partie de ses nombreux occupants dormaient sur des sommiers ou sur des matelas posés à même le sol. Je répète donc que, comme moi, du 13 décembre 1942 à la mi-janvier 1943, le Prince a dormi toutes les nuits chez les Prohom. 2/ Mais surtout, le 21 décembre, le Prince n’était pas malade. Il a été touché par sa crise de paludisme le 26. Contrairement à ce que dit Decaux, il n’était pas « terrassé » par la maladie dans la journée du 21. 3/ Mario Faivre dit que « l’aide de camp » du Prince – moi-même – est venu dans la salle à manger pour demander à Henri d’Astier, à sa femme et à Cordier de venir auprès du Prince. Pourquoi ne serais-je pas resté, comme Madame d’Astier, qui pourtant ne jouait aucun rôle dans cette affaire, pour entendre cette « consigne » exceptionnelle ? En réalité, en me faisant ressortir de la prétendue chambre où le Prince aurait été alité, Faivre écarte un témoin trop gênant pour la véracité de son témoignage. 4/ Madame d’Astier dit que le Prince a donné un ordre formel. Decaux décrit le Prince terrassé et murmurant un consentement. Ni l’un ni l’autre ne disent la vérité. Le cadre de cette scène et les paroles prononcées sont totalement imaginaires. Pourquoi, trente ans après, le seul témoin survivant, à l’exception du Prince, de cette prétendue réunion, raconte-t-il de telles contre-vérités ?

• Royaliste : Le comte de Paris était-il au courant du projet d’attentat contre Darlan ?

P. de Bérard : Non. Le 22 décembre, chez Jacquet, Rigault confirma au Prince l’opposition fondamentale des Américains. L’obstacle, je l’ai dit, était considérable. Il fallait trouver un moyen de le contourner, ce qui ne pouvait se faire en 24 heures. Pose suggéra que le Prince et son entourage prennent du recul pour réfléchir à une solution, en profitant de la trêve de Noël. En effet, rien n’était perdu : Darlan, intoxiqué par les rapports de police pessimistes rédigés par d’Astier, donnait des signes de découragement. Il pouvait très bien démissionner. D’autre part, nous pouvions nous adresser à d’autres Américains. Murphy ne pouvait présenter la « solution comte de Paris » à Roosevelt puisqu’il avait beaucoup insisté auprès de son président pour imposer Darlan. Proposer une autre solution revenait, pour Murphy, à se déjuger. Il était cependant possible de trouver d’autres intermédiaires : le général Clark ou Eisenhower par exemple. Mais il fallait réfléchir soigneusement. C’est pourquoi, le 23 au matin, le comte de Paris est parti passer les fêtes de Noël dans une villa que possédaient les Prohom au Club des Pins, près de Sidi Ferruch. Jamais je n’ai entendu le Prince souhaiter ou ordonner l’exécution de Darlan. D’ailleurs, quand on veut être le réconciliateur, on ne commence pas par un assassinat.

Royaliste : Pourtant, Alain Decaux dit qu’on a retrouvé chez Henri d’Astier une maquette de journal où figurait, sous le titre « Assassinat de Darlan », les photos du Prince, des généraux de Gaulle et Giraud, ainsi que la proclamation du comte de Paris.

P. de Bérard : C’est partiellement exact. Cette maquette a existé. Elle devait être fournie à la presse. Mais le titre en était « DEMISSION DE DARLAN ». Comme cette démission était envisagée avant Noël, il était normal que la maquette et la proclamation soient prêtes. Mais celui qui a dit à Decaux qu’il était question d’assassinat a menti.

• Royaliste : Où et quand le Prince a-t-il appris l’assassinat de Darlan ?

P. de Bérard : J’ai accompagné le Prince dans la villa du Club des Pins, heureux de pouvoir me détendre en sa compagnie. Le Prince, très tendu, put enfin se reposer et prendre le recul -indispensable. Darlan a été assassiné le 24. C’est Marc Jaquet qui est venu nous annoncer la nouvelle dans la soirée. Le Prince est devenu blême et a éprouvé un choc qui est sans doute la cause directe de sa maladie. Nous sommes repartis avec Jacquet pour Alger, et nous avons passé la nuit en discussions. Le lendemain, il y eut de nouveaux contacts, en particulier avec le général Bergeret, afin d’obtenir qu’il présente la candidature du Prince au Conseil d’Empire. En même temps, nous tentions de sauver Bonnier de la Chapelle. Le pauvre garçon fut exécuté à la hâte. Giraud fut élu au Conseil d’Empire le 26. Dans la soirée, le Prince tomba gravement malade. Je me suis occupé de le soigner. Tout était terminé. En donnant ce témoignage, je tiens à préciser que je n’ai aucune animosité à l’égard de Madame d’Astier, de Mario Faivre, et d’Alain Decaux. J’ai voulu simplement dire ce que j’ai vu et entendu, rétablir la vérité des faits, afin d’apporter ma contribution à l’histoire.

***

Entretien publié dans le numéro 308 de « Royaliste – 24 janvier 1980