Parmi les objections qu’on nous fait, il est de bonne méthode de retenir les plus cruelles. Or rien n’est pire que celles qui tendent à nous exclure de tous les enjeux présents et à venir, selon un constat d’un apparent bon sens. En résumé, nous aurions beau dire et beau faire, nos analyses les plus pertinentes et nos arguments les mieux raisonnés ne pourraient nous empêcher d’être hors champ, hors-jeu et hors course dans le monde qui se fait.

Ainsi, que peuvent les royalistes et que pèsent-ils dans la nouvelle donne européenne qui résulte de l’effondrement du système communiste ? Et, en France même, quelle peut être leur utilité ? Une monarchie élective s’est instituée, qui produit les effets bénéfiques que les royalistes attendaient : légitimité incontestée du chef de l’Etat, stabilité institutionnelle, apaisement des passions politiques …

SITUATION

Quant à l’Europe, au sens large du terme, nous n’avons jamais souhaité la constitution d’une internationale qui s’efforcerait de promouvoir la monarchie auprès de pays en quête de nouvelles institutions. Pourtant, la révolution qui bouleverse l’Europe du centre et de l’Est ne se fait certainement pas dans l’indifférence aux questions que nous posons. En se retirant, la vague totalitaire fait réapparaître des peuples et des nations qui, dans leur volonté d’affirmer leur identité, retrouvent spontanément la symbolique royale. Ainsi en Hongrie, où la candidature de Otto de Habsbourg· à la présidence de la République a été envisagée, ou encore au Monténégro qui a rapatrié le cercueil de son dernier roi, en attendant que de semblables fidélités puissent se manifester en Roumanie et en Bulgarie. Sans préjuger de l’évolution politique de ces pays, sans même affirmer la nécessité pour eux d’une instauration de la monarchie, soulignons l’actualité du principe que nous défendons pour notre part.

Tel est le premier service que nous pouvons rendre : faire en sorte que la force des symboliques historiques ne soit pas méconnue et que la question des garanties de la démocratie qui tente de s’instituer en Europe orientale soit complètement posée. Ce qui n’est pas sans conséquences sur l’attitude des Français à l’égard de leur propre tradition monarchique … N’oublions pas non plus que la Communauté Economique Européenne s’inscrit dans un paysage politique qui est très largement marqué par le fait monarchique, ce qui n’est pas sans incidences sur la façon de concevoir l’Europe politique et sur la manière d’y envisager les relations entre les souverainetés nationales. Là encore, les royalistes ne sont pas hors des enjeux du temps et pourraient être utilement associés à ce qui se fait.

Et en France ? S’il est vrai que nos institutions sont monarchiques dans leur esprit, notre réflexion et notre action ne s’en trouvent pas pour autant frappées d’inutilité. Cela pour deux raisons. La première, c’est que la monarchie présidentielle demeure une monarchie à la fois inachevée et limitée : l’arbitrage demeure fragile, la continuité partielle, et l’indépendance du chef de l’Etat dépend par trop de ses qualités personnelles. La seconde, c’est qu’il manque à cette monarchie sa symbolique royale : non celle des apparences ou des rites anciens, mais la présence d’une famille associée depuis mille ans à la vie de la nation, capable d’incarner l’unité du pays et de faire le lien entre son passé, son présent et son avenir. La tâche des royalistes s’en trouve clairement fixée : montrer que la monarchie présidentielle repose par trop sur les qualités personnelles du chef de l’Etat, souligner le danger qu’il y aurait à compenser l’absence de symbolique royale par un vulgaire culte de la personnalité, décrire inlassablement les ambiguïtés et les faiblesses de notre système constitutionnel – qu’il s’agisse des rapports entre le chef de l’Etat et le parti dominant, de la rivalité entre le Président et le Premier ministre ou du déséquilibre entre les pouvoirs.

VALEURS

Disant cela, et agissant dans cette perspective, les royalistes servent bien sûr leur cause, mais pas seulement. S’il est vrai qu’il y a plusieurs manières d’être royaliste, nous nous sommes quant à nous toujours définis comme des citoyens engagés dans les débats et les· combats de notre temps. Pourquoi ? Parce qu’il nous paraît nécessaire d’illustrer concrètement les principes politiques auxquels nous nous référons. Comment ? En essayant de tirer des conséquences rigoureuses de ces principes. Puisque la tradition capétienne répond à nos yeux aux exigences communes d’unité, de justice et de liberté, il est logique que ces valeurs inspirent notre action. Que vaudrait en effet le témoignage des royalistes si leurs engagements quotidiens étaient contraires aux principes dont ils se réclament ? On ne peut à la fois affirmer la nécessité de l’unité et pratiquer un royalisme de guerre civile. On ne peut célébrer dans l’arbitrage royal la condition première de la justice et professer, dans le domaine économique et social, une idéologie du marché qui nie le principe même de la justice sociale. On ne peut fonder la liberté des citoyens sur l’autonomie du pouvoir politique et proscrire certains Français en raison de leurs origines ou de leur religion.

C’est dire que notre souci du dialogue, notre volonté de participer à l’élargissement de la démocratie, notre recherche de nouveaux rapports économiques, notre combat contre le racisme et contre toutes les formes d’exclusion, ne doivent rien à l’opportunisme tactique et aux modes intellectuelles mais résultent de notre fidélité au projet capétien qu’incarne le comte de Paris. Loin de nous réfugier dans un idéal, et de professer l’indifférence tant qu’il ne sera pas réalisé, le royalisme tel que nous le concevons implique un service immédiat, une participation effective à la citoyenneté.

Il ne nous appartient pas de mesurer l’efficacité de ce service, ni de juger sa qualité. Constatons simplement que le royalisme est sorti de son exil intérieur, qu’il peut aujourd’hui nourrir le débat civique, rappeler, dans notre pays et hors de ses frontières, le caractère crucial de la question de la légitimité, dessiner des perspectives claires quant à la réforme de l’Etat et offrir une réponse paisible à la question de l’identité. Ce n’est pas perdre son temps que de continuer dans la voie ainsi tracée.

***

Editorial du numéro 523 de « Royaliste » – 30 octobre 1989