L’Etat-providence n’est pas moribond et notre système de protection sociale ne vampirise pas la société. C’est pour des motifs idéologiques qu’il a été décrété en crise alors qu’il est indispensable à la justice sociale et au nouveau mode de développement qu’il nous faut établir.

 Le livre que Pierre Rosanvallon a consacré en 1981 à « La crise de l’Etat-providence » a marqué d’une pierre noire le lent et méthodique travail de démantèlement du système français de protection sociale qui est effectué par la gauche « pragmatique », les partis de droite et le patronat. Les arguments des ultralibéraux sont connus : nous n’avons plus les moyens de nous offrir un Etat-providence qui, de surcroît, décourage l’effort. S’y ajoute la dénonciation xénophobes des groupes ethnoculturels qui jouiraient abusivement des prestations sociales. Attaqué par la droite et l’extrême droite, abandonné par les prétendus socialistes, l’Etat-providence semble d’autant plus condamné qu’il serait contraire au sens de l’histoire.

Eloi Laurent s’insurge contre ces discours convergents. Indispensable dans le moment présent pour résister autant que possible à la crise, l’Etat-providence est la condition nécessaire d’une nouvelle politique économique, sociale et écologique. Son livre (1), qui s’appuie sur de solides études françaises, anglaises, espagnoles et américaines, apporte une démonstration méthodique de cette nécessité.

Fruit du suffrage universel et de la puissance fiscale acquise par l’Etat, pensé, voulu et mis en œuvre pendant et après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat-providence remplit des fonctions d’allocation, de redistribution et de stabilisation. La protection sociale offre aux citoyens une couverture des risques et des garanties jusqu’à la fin de la vie que le marché ne peut pas fournir. Ils peuvent donc envisager avec sérénité des activités plus ou moins aventureuses : les individus ne sont pas déresponsabilisés mais au contraire libérés de craintes paralysantes – quant à un accident toujours possible, par exemple.

L’Etat-providence est aussi un instrument de justice sociale dans la mesure où il redistribue les revenus entre riches et pauvres, jeunes et vieux, malades et bien-portants. Cette redistribution atténue les effets des cycles économiques, comme on le voit en France actuellement. Pour un coût de gestion très faible, l’Etat-providence a considérablement augmenté la qualité et la durée de la vie, participé au soutien de l’activité économique et renforcé la cohésion sociale et politique. Le détruire produirait les effets inverses comme on le voit dans la société grecque soumise depuis 2010 à la thérapie de choc ultralibérale. Faut-il cependant céder à l’argument des résignés, qui disent que la mondialisation ne permet plus les largesses de l’Etat-providence ?  Ce serait une étrange fatalité, au moment où les Etats-Unis et la Chine s’efforcent de créer un système efficace de protection sociale.

Il ne suffit pas de défendre l’Etat-providence contre ses détracteurs. Il est urgent de lui assigner de nouvelles missions, quant à la protection et à la réduction des inégalités, en reliant étroitement la politique sociale et la politique écologique. Ce n’est pas une réforme, ni une mutation mais un retour aux principes dont il s’agit de tirer de nouvelles conséquences. Le principe c’est l’Etat qui pourvoit (providere) aux manques, qui protège des périls – Pascal dit que « le propre de la puissance est de protéger » -, c’est le Welfare state qui est un « Etat pour le bien-être ». Or le bien-être, qui est une des dimensions du bien commun, implique plus que jamais une prévention et une couverture des risques qui pèsent sur notre environnement et sur nous-mêmes : inondations, canicules, tempêtes, pollutions… Si nous laissons faire la nature et le marché, les individus courront des risques littéralement insupportables. Comme les citoyens n’acceptent pas d’être abandonnés à la « loi de la nature » et aux catastrophes que l’homme provoque dans la nature, il faut que le système de protection sociale assurant la mutualisation des risques s’élargisse en intégrant la dimension écologique. Cela implique le passage de l’écologie moralisatrice, accusatrice, vengeresse, régressive et expiatoire propagée l’écologisme, à une écologie politique et sociale qui pourra surmonter le paradoxe engendré par cet écologisme politicard : plus les catastrophes écologiques sont spectaculaires et meurtrières, plus le discours écologiste est rejeté.

Comment faire ? La tâche est immense mais réalisable. Eloi Laurent présente le plan raisonné de cet « Etat social-écologique » qui doit articuler les deux soucis car « les inégalités sociales nourrissent les crises écologiques ; les crises écologiques grossissent en retour les inégalités sociales ». Il faut prendre une mesure aussi rigoureuse que possible des risques environnementaux, se donner de nouveaux indicateurs (le PIB est une « boussole faussée »), mettre en place des systèmes de prévention – élever des digues, revoir les plans d’occupation des sols, renforcer les normes antisismiques – durcir la lutte contre la pollution, penser une nouvelle politique urbaine et territoriale, développer les systèmes d’assurance et mutualiser les coûts pour les réduire et en assurer la juste répartition, prévoir la protection des générations futures contre les dégâts que nous n’aurons pas su empêcher. La solidarité est à réaliser dans l’immédiat et sur le long terme. Cela coûte cher ? Il faudra accomplir la révolution fiscale qui n’a que trop tardé…

Les propositions d’Eloi Laurent sont pertinentes, cohérentes et roboratives : une nouvelle politique de développement est possible, dont des chercheurs qualifiés ne cessent de préciser, en France et ailleurs dans le monde, les modalités.

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(1)   Eloi Laurent : Le bel avenir de l’Etat Providence, Ed. Les Liens qui Libèrent, 2014.

 

Article publié dans le numéro 1065 de « Royaliste » – 2014