François-Marin Fleutot raconte comment la Résistance s’est inventée dès septembre 1940 en zone non-occupée.

L’histoire des commencements est difficile à faire parce que les événements, qu’ils soient notoires ou minuscules, sont regardés selon les déroulements ultérieurs. Souvent, on prête aux pionniers des pensées soigneusement méditées et des actes parfaitement méthodiques sans saisir ce que fut chez eux l’instant de la décision, dans l’extrême confusion du moment. Il est certain qu’en juin 1940 De Gaulle domine la situation, en politique et en stratège, sans rien maîtriser. Mais ceux qui sont restés sur le territoire national, après la défaite militaire et l’exode, peuvent raisonnablement estimer qu’il faut courber l’échine face aux succès allemands en Europe. Ils ont pour eux l’évidence des faits, le poids des réalités sur lesquelles Vichy va s’appuyer pour justifier sa soumission empressée. L’aube de la Résistance, telle que François-Marin Fleutot nous la fait découvrir, est celle d’une très faible lumière.

A l’évidence visible de la Wehrmacht et de la France découpée en zones, s’oppose l’évidence invisible de l’inacceptable qui procède du patriotisme. Ce sentiment peut s’exprimer de manière immédiate et simple dans les zones occupées, face aux soldats allemands et à leurs drapeaux. Dans la zone non-occupée, les choses sont beaucoup plus compliquées. Il y a le prestige du vieux maréchal, la “révolution nationale” et les pieux concours à Vichy. Pourtant, chez certains Français, c’est le même refus qu’en zone nord et la même volonté de continuer la lutte.

Dès septembre 1940, des hommes et des femmes qui ont refusé l’inacceptable en juin et juillet cherchent à se trouver. Il y a des professeurs de droit, des étudiants, un avocat, des commerçants qui ont des opinions politiques et religieuses aussi variées que les professions représentées : catholiques, juifs, francs-maçons, socialistes, royalistes, radicaux et démocrates-chrétiens font cause commune dès qu’ils parviennent à se rencontrer. François Marin Fleutot cite les noms, dresse les portraits et retrace les itinéraires de celles et ceux qui forment ce peuple menu de la toute première résistance en territoire vichyste.

L’invention de la Résistance n’a rien d’éclatant, comme peut l’être le premier jour d’une révolte ou d’une insurrection. Elle se réalise par la fusion de citoyens qui n’avaient pas connu l’engagement et de militants de diverses causes. Parmi ces derniers, le plus expérimenté est Jacques Renouvin qui a passé sa jeunesse chez les Camelots du roi et qui a fait la guerre dans un Corps franc après s’être fait connaître en giflant publiquement Pierre-Etienne Flandin, auteur d’un télégramme de félicitations à Hitler après Munich.

Tout naturellement, ces militants et ces néophytes publient des bulletins et des tracts – comme Edmond Michelet qui avait tapé sur sa machine quelques fortes phrases de Péguy sur des feuilles distribuées dans quelques boîtes aux lettres de Brive. A Montpellier, la simple propagande paraît vite insuffisante. Il est décidé de terroriser les collaborateurs, par le recours aux explosifs. C’est selon cet objectif que Jacques Renouvin organise les premiers Groupes francs, qui font sauter des kiosques à journaux, des officines, des trains… Il faut du courage, mais en zone vichyste, on ne risque pas plus que la prison. De Gaulle est encore loin : on le cite, on l’invoque mais on ne le connaît pas encore.

François-Marin Fleutot ne célèbre pas une épopée. Il évoque avec retenue et justesse la fraternité joyeuse des premiers Résistants, leur existence soudain ramenée à l’essentiel, mais aussi les ambiguïtés de la période qui s’achève avec l’invasion de la zone sud par les Allemands. La Résistance se développe et se renforce alors, face à une répression impitoyable. Avec Edmond Michelet et Jacques Renouvin, ils seront nombreux, parmi les premiers Résistants, à prendre le chemin des camps.

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François-Marin Fleutot, A l’aube de la Résistance, Le Cerf, 2020.

Article publié dans le Bulletin de l’association des familles de Compagnon de la Libération, n°15, avril 2021