Alors que toutes les monarchies européennes sont des démocraties parlementaires, le mot de monarchie reste souvent associé à la « monarchie absolue ». Or le siècle de Louis XIV n’est qu’un bref moment dans l’histoire de la royauté française. Il n’est pas certain que la « monarchie absolue » ait existé comme équivalent du despotisme. On peut même mettre en doute la pertinence du concept d’absolutisme. Nous avons demandé à Fanny Cosandey, maître de conférences à l’université de Nantes et à Robert Descimon, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes, de faire le point sur ces questions. 

 

Royaliste : Comment avez-vous été amenés à écrire ce livre ?

Fanny Cosandey : Ce livre nous a été commandé : il s’agissait de faire un recueil de grands textes sur l’absolutisme, avec une introduction historiographique. Mais le coût des droits de reproduction a conduit l’éditeur à nous demander un nouvel ouvrage, comprenant des citations courtes. En fait, cela valait mieux parce que nous nous étions rendus compte qu’il y avait peu de grands textes sur l’absolutisme.

Par ailleurs, en travaillant sur le concept d’absolutisme, nous nous sommes aperçus qu’il était compris de cent manières par les historiens. Il arrive, notamment chez les anglo-saxons, que le terme figure dans le titre et qu’il ne soit pas question de l’absolutisme dans l’ouvrage. Le terme sert parfois à qualifier une époque (le 17ème siècle), un règne (celui de Louis XIV) ou bien un régime autoritaire… Au cours de ces vingt dernières années, il a été abandonné par l’historiographie française et allemande – mais il reparaît dans les traductions en anglais des auteurs français et allemands.

 

Royaliste : Le concept d’absolutisme garde-t-il cependant un minimum d’actualité dans le débat entre les historiens ?

Robert Descimon : Je tiens d’abord à préciser que nous ne nous étions pas fabriqués ce que j’appellerai une niche écologique sur le domaine de l’absolutisme ! Sur un plan général, ce domaine continue d’être fréquenté par des auteurs patentés dont le travail est, par certains aspects, d’une grande solidité.

Pour notre part, nous avons voulu faire une mise au point critique en équilibrant l’analyse historiographique des textes passés, grands ou petits, et des textes actuels.  En même temps, nous voulions faire le point sur le traitement de la question de l’absolutisme en France.

Fanny Cosandey : Il nous faut avouer une faiblesse concernant les textes allemands, parce nous ne parlons ni l’un ni l’autre la langue, mais nous avons fait un point complet sur les ouvrages américains, qui forment la masse la plus imposante sur le sujet.

 

Royaliste : Comment avez-vous abordé la question de l’absolutisme ?

Robert Descimon : Notre but n’était pas de décrire la monarchie absolue en France, ni tout ce qui se passait à l’époque de l’absolutisme, mais de réfléchir sur le caractère opératoire ou non de la notion d’absolutisme, qui est ce qu’elle est : c’est un héritage, mais ce n’est pas la notion la plus pertinente pour rendre compte de toute la vie politique de la France moderne. Mon maître Denis Richet insistait en effet pour qu’on parle de la France moderne, et non pas de l’Ancien régime.

 

Royaliste : Pourquoi cette insistance ?

Fanny Cosandey : Cela signifie que les historiens se devaient d’étudier un pays dynamique, tourné vers un avenir par définition incertain et qu’ils se trompaient en cherchant à décrire une collectivité repliée sur elle-même, défensive, conservatrice. Ces caractéristiques ne correspondent pas à la société française moderne, celle du 17ème et 18ème siècle.

Robert Descimon : Nous  avons été frappés par le décalage entre deux manières d’appréhender le concept d’absolutisme :

Le premier pôle de définitions de l’absolutisme est idéologique et historiquement traité dans le bas Moyen Age, c’est l’histoire du rex legibus solutus. Cela ne signifie pas que la volonté du roi, c’est la loi. C’est d’une façon plus générale une théorie du pouvoir législatif – celle du roi faisant la loi mais dans la mesure où cette loi se conforme à un certain nombre de principes transcendants inscrits dans ce qu’on appelle le droit naturel.

Fanny Cosandey : Le second pôle de définitions se réfère chronologiquement au règne de Louis XIV : c’est un régime qui se passe de plus en plus de la consultation des sujets.

Le sens de ce régime apparaît peut-être mieux si on se déplace hors de France – par exemple dans les pays de langue allemande ou les royaumes scandinaves : dans ces pays, à l’époque de Louis XIV, on voit se dérouler de petites révolutions qui aboutissent à la marginalisations des états au profit d’un gouvernement qui est tenu principalement par le roi et par la cour. Ainsi, l’absolutisme tend à devenir un régime politique autoritaire, où les formes de dialogues entre les gouvernants et les gouvernés sont réduites à peu de choses.

 

Royaliste : Ces deux conceptions de l’absolutisme sont-elles compatibles aux yeux des historiens que vous avez étudiés ?

Robert Descimon : Il faut reprendre l’histoire des termes. A l’époque monarchique, on parle de puissance absolue mais jamais d’absolutisme car c’est un vocable qui apparaît au début de la Révolution française. De même, on parle très rarement de monarchie absolue sauf chez les historiens de la Rome antique qui décrivent le dictateur comme un monarque absolu.

Le concept d’absolutisme est forgé au 19ème siècle et il est très lié à la révolution de 1830. Il a été travaillé en des sens différents : sous la 3ème République par des juristes de tendance monarchiste comme François Olivier-Martin, qui était très à droite et qui a soutenu Vichy ; tout récemment le travail a été repris par des juristes qui sont également des politistes – je pense surtout à Jacques Krynen – qui gardent leurs distances vis-à-vis de la monarchie et qui se situent plutôt dans le camp libéral. Dans ces courants, le concept d’absolutisme est considéré comme peu utile. Chez les historiens français, le concept tend également à être abandonné.

 

Royaliste : Pourquoi cet abandon ?

Fanny Cosandey : A cause d’un retour de l’historiographie vers une position plus traditionnelle, qui fait que l’absolutisme apparaît comme une absurdité : le roi n’est pas absolu puisqu’il ne peut pas faire absolument ce qu’il veut dans la pratique car il y a les lois fondamentales de la monarchie, mais aussi les règles de la société.

Cela nous a amenés à travailler d’abord sur la construction théorique de l’absolutisme, ensuite sur la manière dont cette théorie jouait dans la pratique. Nous avons donc fait de l’historiographie et de l’histoire, ce qui donne un livre complexe.

 

Royaliste : Que dire plus précisément de l’historiographie française ?

Robert Descimon : Elle est marquée par un profond empirisme qui découlait de la rupture épistémologique qui est résumée par le nom d’Ernest Labrousse. C’est une histoire très différente de la nôtre puisqu’elle tend à jeter le soupçon sur toutes les constructions fondées sur des notions, sur des concepts comme celui d’absolutisme, afin de laisser place à l’étude des réalités profondes de l’existence de la France.

Dans notre livre, nous avons voulu indiquer que ces approches ne se suffisaient pas à elles-mêmes et qu’il fallait tenter de reconstituer les instruments intellectuels qui permettaient aux écrivains, aux juristes, aux politistes de la France moderne de penser le régime politique dans lequel ils vivaient.

Nous n’oublions pas non plus qu’il faut inscrire l’absolutisme dans une perspective de politique internationale : l’absolutisme, c’est ce qui a permis à la France de faire la guerre, d’étendre son territoire dans la période moderne et de construire un Etat efficace.

 

Royaliste : Qu’en est-il de l’historiographie anglo-saxonne ?

Fanny Cosandey : Les Anglais sont encore plus empiristes que les Français. Les historiens américains sont très intéressants, je pense notamment à Parker qui a publié d’excellentes analyses et qui est surprenant dans la mesure où il est aussi libéral qu’il est marxiste. En général, les Américains tiennent plus au concept d’absolutisme que les Français actuellement et ils l’inscrivent dans l’analyse des fondements sociaux de la monarchie.

 

Royaliste : Tel n’est pas votre point de vue ?

Fanny Cosandey : Pour nous il apparaît que l’absolutisme est une théorie de la loi, et de la capacité du roi à faire la loi – donc de l’affirmation de son autorité sur l’ensemble de la société.

Cette théorie s’élabore avec Jean Bodin et l’affirmation de la puissance royale atteint son apogée pendant le règne de Louis XIV. Tout cela a été abondamment étudié, mais il est très difficile d’articuler l’approche des juristes (surtout des nostalgiques de la monarchie dite d’Ancien régime) qui réfléchissent sur une théorie placée dans un monde immobile, et le travail des historiens qui étudient la pratique du pouvoir royal dans un monde mobile.

 

Royaliste : Comment a été créée l’approche législative de l’absolutisme, qui le définit comme théorie du roi capable de faire la loi  ?

Fanny Cosandey : Les historiens, surtout anglais, ont montré qu’elle avait été calquée en grande partie sur l’exemple de Jacques Ier d’Angleterre. Cette théorie fait également référence à la puissance divine, qui s’exerce de manière ordinaire, quotidienne, ou extraordinaire par voie de miracles.

Cette théorie change avec Louis XIV notamment pour ce qui concerne la conception de la loi qui est débattue dans les commissions qui s’occupent de la réformation de la justice. La question est de savoir si Louis XIV a fait des lois qui ont duré au-delà de sa vie, puisque son successeur était lui aussi rex legibus solutus.

Robert Descimon : Cette question est délicate puisqu’elle porte d’abord sur les dispositions prises par le roi défunt pour régler sa succession. En temps de régence, la solution est toujours la même : on instaure fictivement une royauté absolue du roi mineur qui a la plénitude d’un pouvoir royal qu’il ne peut exercer lui-même – ce qui crée cette profonde dissonance qui révèle peut-être la nature du régime.

Il est paradoxal de constater que les grands jurisconsultes avaient une vision moins claire du pouvoir de faire la loi à l’époque de l’absolutisme qu’auparavant. Je crois que les ministres réformateurs du 18ème siècle, que beaucoup d’historiens admirent tant, étaient dans cet embarras : ils ne voyaient pas très bien comment continuer à faire vivre le régime sans le changer. Leur philanthropie réelle se heurtait à un système politique dont l’extrême rationalité ne pouvait pas être modifiée selon des principes qui lui étaient totalement hétérogènes.

Fanny Cosandey : Ce qui est compliqué dans la monarchie d’Ancien régime, c’est qu’elle se pense (surtout au 16ème siècle) comme un régime éternel, intemporel, identique à elle-même à tout moment de l’histoire, et, en même temps, elle se construit en permanence dans sa théorie et dans sa pratique. C’est à cause de ce double jeu de la temporalité que nous avons tous tant de mal à penser l’absolutisme.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 820 de « Royaliste » – 2 juillet 2003