Mai retrouvé

Si les livres d’anciens combattants vous agacent, si vous avez lu cent fois l’histoire de la Sorbonne occupée, des barricades et de la réunion de Charléty, faites au moins une exception pour le livre de Jacques Baynac.

Au premier abord, rien ne le différencie de la production consacrée aux événements de Mai. Jacques Baynac est, lui aussi, un acteur et, lui aussi, il raconte comment il a vécu la révolte étudiante et la grève générale. Mais l’auteur de « Mai retrouvé » (1) est aussi un historien (à qui nous devons un excellent livre sur « La Terreur sous Lénine » (2) qui sait raconter et expliquer de façon particulièrement vivante les grandes journées du Quartier Latin : même si vous savez par cœur le déroulement des journées des 6, 13, 24 mai, vous serez, je vous l’assure, emportés par son récit.

Mieux encore : vous découvrirez des aspects méconnus, qui détruisent nombre de thèses sur le rôle des groupes d’extrême-gauche dans le développement de la révolte. Car les trotskistes de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire ou de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires et les Maoïstes de l’U.J.C.-M.L., grands théoriciens de la Révolution, experts en stratégie, bardés de citations de Marx et de Lénine, bafouillent et se mettent régulièrement le doigt dans l’œil. La J.C.R. est débordée, la F.E.R. prêche la démobilisation en pleine nuit des barricades, les chefs maos voient dans les premières manifestations étudiantes un redoutable « complot ». En réalité, c’est une foule de jeunes inorganisés qui descend dans la rue, fait reculer les C.R.S. et crie une révolte — sa révolte à elle — trop longtemps contenue. Seul Daniel Cohn Bendit saura la comprendre et lui parler… Vraiment, il faudrait que les stratèges en chambre méditent ces pages lumineuses.

Pourtant, l’essentiel du livre n’est pas là. La véritable nouveauté de ce « Mai retrouvé », c’est l’analyse de l’action menée à Censier par le C.A.T.E. (Comité d’Action Travailleurs-Etudiants). Loin du folklore de l’Odéon et du spectacle sorbonnard, un groupe de militants qui refuse l’organisation léniniste et toute forme de bureaucratie conçoit et organise la lutte commune des étudiants et des travailleurs en grève. Jacques Baynac, qui a été l’un des animateurs du C.A.T.E., expose très précisément (grâce aux archives qu’il a conservées) les méthodes, les succès de cette « lente, patiente et minutieuse activité de liaison avec la classe ouvrière », malgré l’obstacle de la C.G.T. et le risque permanent de retomber dans l’ornière bureaucratique.

Il faut lire avec soin le récit de cette expérience, sans doute la plus riche d’une révolte contrastée et souvent contradictoire. Elle permet de retrouver l’esprit de ce mois de Mai, où les étudiants révolutionnaires ont vraiment voulu inventer autre chose que ce qui existait dans les livres révolutionnaires, où ils ont voulu, comme le dit Alain Geismar, vivre la révolution et non pas la mourir. Peut-être est-ce là la véritable raison de l’échec de la révolte, face à un pouvoir qu’elle avait sérieusement ébranlé. Mais grâce à Jacques Baynac, ce qui a été entrepris à Censier ne sera pas oublié. Et qui sait si, dans l’avenir, nous n’aurons pas à nous y référer ?

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(1) Jacques Baynac, Mai retrouvé, Ed. Robert Laffont

(2) Jacques Baynac, La terreur sous Lénine, Ed. du Sagittaire

Article publié dans le numéro 276 de « Royaliste » – 14 septembre 1978