« Les résistants de 1945 sont parmi les plus glorieux et les plus valeureux combattants de la Résistance, ceux qui méritent le plus de respect, parce que, pendant plus de quatre ans, ils ont courageusement et héroïquement résisté à l’envie de résister ». Cette boutade du grand humoriste et authentique résistant que fut Pierre Dac conserve toute sa pertinence à l’heure où certaines archives de Vichy sont exhumées. Nous en avons un exemple avec l’ouvrage publié en 2024 intitulé : « 1943. L’année du choix pour les diplomates »[1]. Ouvrage particulièrement documenté dont nos médias et autres organes de presse n’ont pas fait la moindre publicité en son temps Il est vrai que, plusieurs décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, toute vérité n’est pas toujours bonne à dire tant elle soulève parfois quelques questions épineuses, y compris pour quelques grandes figures du Quai d’Orsay du XXe siècle. Au terme d’une approche scientifique remarquable, nous disposons de quelques clefs de lecture fort utiles pour comprendre ce moment de bascule que constitue l’année 1943 pour le corps diplomatique français. Elle débouche sur une conclusion synthétique objective qui se garde de formuler des jugements à l’emporte-pièce, laissant au lecteur adulte le soin d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Au-delà du comportement de nos diplomates durant cette période sombre de l’Histoire est posée la question plus générale de l’attitude de la Haute Fonction publique dans son ensemble. À titre purement prospectif et spéculatif, la lecture de cet ouvrage remarquable pousse à imaginer ce qui adviendrait en cas de retour de temps difficiles pour notre pays.

UNE APPROCHE SCIENTIFIQUE REMARQUABLE

Le Ministère des Affaires étrangères ne fait pas exception à la règle tant la cohorte diplomatique s’est majoritairement cantonnée dans un conformisme et un légalisme de bon aloi à de rares exceptions près. Il faudra attendre l’année 1943, date charnière historiquement parlant (après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord du 8 novembre 1942 et la déroute allemande à Stalingrad le 2 février 1943), pour que la situation évolue sous le poids du réel. Tel est l’objet de ce travail scientifique remarquable conduit conjointement par Jean Mendelson, ancien directeur des archives du Ministère des Affaires étrangères et par Isabelle Richefort, ex-directrice-adjointe de ces mêmes archives, ancienne élève de l’école des Chartes (archiviste-paléographe et docteur en histoire de l’art). Un traditionnel avant-propos de Nicolas Chibaeff, directeur des archives présente la recherche. L’introduction de Georges-Henri Soutou, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, ancien titulaire de la chaire d’histoire moderne de l’université de la Sorbonne et fils d’un diplomate engagé dans la Résistance, vient utilement éclairer notre lanterne en posant clairement les termes du débat : rester à Vichy ou entrer dans la « dissidence » ? sous une forme ou une autre ? Laquelle à l’administration centrale et dans les postes diplomatiques et consulaires surtout les plus éloignés ?

Pour faire court, l’évolution de Vichy dans le sens de la collaboration met à l’épreuve l’allégeance des diplomates qu’il convient de ranger en plusieurs catégories. Ceux qui ont démissionné comme Charles Corbin ambassadeur à Londres ; Raymond Brugère, ambassadeur à Belgrade ou François-Charles Roux pour qui : « Il n’y a pas de collaboration entre un galérien et son garde-chiourme ». Ceux qui furent rayés des cadres et ceux qui furent mis en disponibilité. Ceux qui au cours de l’année 1943 partirent volontairement plus dans les postes qu’à Vichy ou ceux qui furent révoqués après des péripéties complexes. Sur un total de 241 diplomates révoqués, la moitié le fut au cours de cette année charnière. Du côté du Quai de l’Allier, trois types de diplomates composent le paysage administratif. Ceux qui, convaincus de la victoire alliée, souhaitent néanmoins, maintenir une sorte de continuité du service public ne varietur pour tenter de limiter l’action du Reich. Une catégorie intermédiaire d’attentistes ou de résignés qui est coincée par l’éloignement et la difficulté des communications. Et, enfin, les jusqu’au-boutistes, partisans de la collaboration et de l’Europe nouvelle. Un dernier chiffre éclaire le débat : deux cents diplomates environ démissionnèrent entre 1942 et 1944 sur un corps diplomatique de 506 personnes au 8 novembre 1942.

Outre une introduction et une conclusion de qualité, l’ouvrage, particulièrement didactique, se présente autour de développements généraux consacrées au déroulement de la guerre en 1943 et à la France et la guerre en 1943 et de chapitres plus descriptifs relatifs à la situation dans l’Europe des pays neutres, l’Europe de pays belligérants, en Chine libre, en Amérique latine. Il est complété par une chronologie, une liste des postes, un glossaire des institutions, des forces et de l’administration, une table des notices biographiques et des encadrés sur certaines personnalités bien connues du monde diplomatique (Cf. le diplomate écrivain, Paul Morand) et une série de cartes historiques sans oublier les nombreuses sources qu’elles viennent du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ou d’ailleurs (ouvrages généraux de référence[2], journaux, mémoires et témoignages, articles …). Ceci permet au lecteur de disposer de nombreux éléments d’éclairage utiles, outre les télégrammes diplomatiques des postes ou de l’administration centrale, pour se forger une opinion éclairée de l’attitude des uns et des autres sur laquelle nous ne porterons pas de jugement. Cela serait trop facile et peu objectif.

UNE CONCLUSION SYNTHÉTIQUE OBJECTIVE

La conclusion de ce travail scientifique de très grande qualité (pages 255 à 259) rappelle le choix retenu tout au long de l’ouvrage par Isabelle Richefort et Jean Mendelson : s’en tenir à la seule année 1943 ; travailler principalement à partir de la correspondance politique des postes diplomatiques en y ajoutant quelques éléments d’éclairage objectifs du lieu (contexte local) et du temps (contexte historique) afin de recontextualiser le sujet ; éviter au maximum les jugements subjectifs sur les personnes … L’objectif final étant de connaître et de comprendre les motivations des diplomates par profession, par hasard ou par nécessité et leurs évolutions. Il en ressort l’existence de trois appareils diplomatiques français qui coexistent et s’opposent souvent dans le monde : (1) le réseau de Vichy, hérité de l’appareil diplomatique français existant à la date du 10 juillet 1940 ; (2) le réseau rallié à Henri Giraud constitué de diplomates ayant fait défection après le débarquement en Afrique du Nord et qui sont mis à la disposition de Jacques Tarbé de Saint-Hardouin, secrétaire aux affaires extérieures de Giraud et (3) le réseau installé de façon empirique à partir de juillet 1940 depuis Londres ou Brazzaville en s’appuyant sur quelques rares dissidents de la diplomatie officielle, réseau placé sous la direction des commissaires aux affaires étrangères de la France libre puis de la France combattante (Maurice Dejean puis successivement René Pleven et René Massigli). En définitive, les auteurs choisissent de ne pas conclure leur recherche par quelques jugements péremptoires ou par une suite emberlificotée de périphrases, préférant inciter quelques historiens curieux à consulter d’autres archives pour compléter leur travail de fourmi et, ainsi, contribuer à lever le voile pudique qui recouvre encore le rôle et l’attitude des diplomates français durant la période de Vichy. Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle avec le sens de la formule qui est le sien.

UNE RÉFLEXION ÉLARGIE UTILE

Pour élargir le débat du Ministère des Affaires étrangères à l’ensemble de la haute fonction publique, rappelons pour mémoire que les Grands Corps et la magistrature (judiciaire et administrative) – pour ne citer qu’eux – n’ont pas brillé par leur courage sous le régime de Vichy comme le met en exergue un colloque organisé en 2013 par le Conseil d’État et l’Ecole des hautes études des sciences sociales[3]. Pour sa part, un ancien magistrat met en lumière cette problématique dans plusieurs de ses ouvrages dont nous n’en retiendrons qu’un[4]. Plus près de nous, l’un de ses collègues dresse un portrait peu flatteur de la magistrature judiciaire sur les quais de l’Allier[5]. N’oublions pas l’excellent film de Costa Gavras sorti en 1975 qui a pour titre Section spéciale ! Avec le recul de plus de six décennies, toutes ces sources ouvertes – et elles ne sont pas les seules – donnent un éclairage utile sur la clairvoyance et l’audace des Grands Serviteurs de l’Etat ou censés l’être de cette époque que certains souhaitent oublier. En un sens, le Quai des Brumes n’a pas fait exception à la règle en se démarquant des autres branches de la Haute Fonction publique. L’audace n’est pas la vertu cardinale reconnue aux diplomates. Le classique « pas de vague » est souvent la règle au sein de la Maison des bords de Seine !

UNE PROJECTION DANS L’AVENIR OU L’ÉLOGE DU COURAGE

Ne dit-on pas qu’il faut connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper l’avenir. À titre de pure spéculation intellectuelle, une question dérangeante mérite d’être posée. Que se passerait-il très concrètement au Quai d’Orsay en cas de retour des « temps mauvais » ?[6] La réponse n’est pas évidente au regard de l’expérience passée, en général, et de celle de la Seconde Guerre mondiale, en particulier. Chacun lui apportera la réponse idoine. Plus près de nous, (2022) n’oublions-pas que les diplomates de ce début de XXIe siècle ont avalé, parmi d’autres couleuvres et sans coup férir, la réforme/dissolution du corps diplomatique décidée par Emmanuel Macron, le Mozart de la diplomatie ! Par ailleurs, souvenons-nous que l’Histoire ne pardonne jamais ceux qui savaient et qui se sont tus[7] ! Demain, le pire n’est-il pas à craindre à découvrir le récit intitulé « 1943, l’année du choix pour les diplomates » ou, en d’autres termes, Diplomates 43 : boire l’eau de Vichy jusqu’à la lie ?

Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que nous conseillons très vivement à tous ceux qui trouvent encore de l’intérêt à redécouvrir l’histoire de la Seconde Guerre mondiale de prendre le temps de lire « 1943, l’année du choix pour les diplomates ». Ils y trouveront matière à réflexion sur les temps incertains que nous traversons de nos jours.

Jean DASPRY

Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

***

[1] Isabelle Richefort/Jean Mendelson (introduction par Georges-Henri Soutou, de l’Institut), 1943. L’année du choix pour les diplomates, Direction des Archives. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères/École nationale des chartes/Comité des travaux historiques et scientifiques, troisième trimestre 2024.

[2] Emmanuel de Waresquie (sous la direction de), Dans les archives secrètes du Quai d’Orsay. Cinq siècles d’histoire et de diplomatie, éditions de l’Iconoclaste, 2015.

[3] Marc-Olivier Baruch (sous la direction de), Faire des choix ? Les fonctionnaires dans l’Europe des dictatures 1933-1948, Actes du colloque organisé par le Conseil d’Etat et l’Ecole des hautes études des sciences sociales à Paris les 21, 22 et 23 février 2013, Conseil d’Etat/La Documentation française, 2024.

[4] Jean-Paul Jean (sous la direction de, préface de Robert Badinter), Juger sous Vichy, juger Vichy, La Documentation française, 2018.

[5] Laurent Sebag, Les juges face à Vichy. Une singularité française, Enrick éditions, 2024.

[6] Cette question iconoclaste est posée par l’ex-secrétaire générale du gouvernement, Claire Landais à l’occasion d’un colloque organisé à la Sorbonne pour les 80 ans de la Direction générale de la Fonction publique et de l’ENA et reprise dans Bastien Scordia, Claire Landais quitte le poste de secrétaire générale du gouvernement, Le Monde, 7 janvier 2026, p. 11.

[7] Sandra Ifrah, « Refuser de nommer l’antisémitisme, ce n’est pas apaiser la société », www.marianne.net , 1er janvier 2026.