A la suite de l’éditorial de François Gerlotto, publié dans le numéro 1216 de « Royaliste », le professeur Martinez-Gros m’a adressé un commentaire critique que j’ai transmis à notre éditorialiste, dont on lira ci-dessous la réponse, puis la réaction de Gabriel Martinez-Gros.

Cher Bertrand,

J’espère que vous permettrez à mon amitié de différer d’avec l’éditorial de François Gerlotto, d’abord et avant tout parce qu’il tombe dans les travers qu’il dénonce.

L’évolution climatique est réelle, elle est inévitable comme conséquence de la révolution industrielle et démographique. Pour ces mêmes raisons démographiques, vieillissement, puis diminution de la population mondiale probablement dès 2080-2085, le réchauffement climatique d’origine anthropique devrait culminer, puis baisser (les puits de carbone que sont les forêts devraient s’étendre considérablement, en particulier dans le Grand Nord).

Attribuer la pandémie dont nous sortons peu à peu au changement climatique revient à une sorte d’unicité théologique des causes que d’autres pourraient appeler complotisme. L’influence du climat, et surtout du changement climatique sur cette crise sanitaire est infime comparé à l’évidence, c’est-à-dire le vieillissement de la population et ses comorbidités comme on dit maintenant, bref son obésité et sa mauvaise santé croissante avec l’âge. En bref, la pandémie montre que le problème majeur pour la fin de ce siècle, ce sera le vieillissement de la population mondiale, comme le disait un certain…Allègre. Nous avons un siècle dangereux à passer (ou peut-être un peu moins), et il faut le passer le mieux possible.

Gabriel Martinez-Gros

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Cher Monsieur,

Bertrand Renouvin m’a transmis vos remarques, dont je suis honoré et auxquelles je me permets de répondre ici, d’une part parce qu’elles viennent de quelqu’un que je respecte et dont j’admire les travaux : je suis un auditeur assidu de vos interventions aux Mercredis de la NAR, et j’ai sous les yeux votre livre sur une « Brève histoire des Empires », où vous m’aviez très aimablement écrit une dédicace « en souvenir amical d’une fructueuse soirée ». D’autre part parce que vos remarques sont justes.

Justes, mais les miennes ne sont pas aussi fausses que vous le pensez.

Il est vrai que la pandémie n’est pas liée au climat. Vous auriez même pu me signaler avec raison que le réchauffement climatique n’était en rien responsable de la Grande Peste du Moyen-Âge, autre pandémie, bien plus catastrophique que l’actuelle. Lorsque j’ai écrit la phrase « oui, la pandémie actuelle tire une bonne partie de ses origines dans les changements de l’écosystème » (notez que je me suis bien gardé de parler de changement climatique), je me suis d’ailleurs posé la question de sa pertinence. Non pas de sa véracité (sur laquelle je vais donner quelques explications), mais sur son apparente ambiguïté, qui pouvait pousser certains lecteurs à confondre écosystème et climat, et à révoquer en doute l’ensemble de mon éditorial.

Vous avez raison dans vos remarques : il y a bien d’autres causes à la pandémie, et si le rôle des changements de l’écosystème n’est, à mon avis, pas aussi infime que vous le dites, il n’en représente qu’une composante (une « bonne partie », disais-je). Je vous suis également sur vos observations sur la démographie. Je ne disais pas autre chose en 2019 dans mon livre, publié à la NAR, sur « Catastrophe ou transition : l’écologie au pied du mur ». Et je suis bien d’accord (pour une fois !) avec Claude Allègre quand il cite Hervé Le Bras : la population va vers un maximum (8 à 12 milliards, les chiffres varient mais ne rendent pas ces évaluations significativement différentes), puis vers une baisse probable. La NAR a beaucoup appris sur la démographie humaine lors de l’intervention de Gilles Pison, de l’INED, que Bertrand Renouvin avait invité aux Mercredis, et qui nous a dit la même chose que vous.

Maintenant permettez à un vieux chercheur en écologie marine tropicale (mon métier pendant mes 40 ans de carrière à l’IRD) de présenter sa défense.

Nous ne subissons pas une pandémie en ce moment, mais quatre : il y a la Covid19, la peste porcine, la maladie des tomates et celle de l’olivier (et je ne parle que des plus importantes, il y en a d’autres, demandez aux apiculteurs…). Cela fait beaucoup à la fois. Sans parler des vagues précédentes, de la grippe aviaire etc. Comme pour les cyclones, on ne peut tirer aucune conclusion d’un cas isolé ; mais la multiplication des cas, elle, peut être reliée à une cause. Elle impose donc de se poser la question de ces apparitions simultanées, alors que leurs vecteurs sont très différents (bactéries, virus, parasites, etc.) et qu’elles présentent une grande variété de causes. Si pour trois d’entre elles, la situation de l’espèce humaine, de son étiologie et de sa démographie n’est évidemment pas explicative, les quatre présentent au moins une origine commune : un bouleversement de l’écosystème pour répondre aux besoins de l’humanité (et au profit immédiat de certains). Ce sont « pour une bonne partie » ces changements dans l’écosystème mondial qui aboutissent à la multiplication de ces pandémies. On oublie trop souvent que les activités agro-industrielles de l’homme ne touchent pas que le climat, mais sont aussi responsables du bouleversement de la biodiversité et de ses interactions entre les espèces : elles ont été raccourcies, changées ou supprimées, d’autres se sont construites, faisant tomber ou déplaçant des frontières biologiques naturelles et permettant l’extension rapide de nouvelles plaies.

En résumé, il y a une cause (issue de la démographie, mais aussi de l’action prédatrice à court terme de notre système économique mondial) : la destruction de l’environnement ; et deux effets : les émissions de gaz à effet de serre qui donnent le réchauffement climatique, et la destruction des écosystèmes et de leur expression, la biodiversité. Ces deux effets sont simultanés et se renforcent mutuellement, par des rétroactions positives. Incriminer l’un sans l’autre est impossible.

Alors, en effet, ce n’est pas le réchauffement climatique qui est directement responsable cette pandémie, mais il joue un rôle amplificateur sur les « changements de l’écosystème mondial ». C’est un peu ici le jeu de l’œuf et de la poule : qui a commencé ? Les transformations de l’écosystème à notre profit sont issues de nos choix dans les domaines de l’énergie, de l’industrie et de l’agriculture. Elles ont abouti au changement climatique et aux bouleversements du milieu : sécheresse, inondations, évènements extrêmes, transformation des écosystèmes et effondrement de la biodiversité. Lesquels ont changé les chaînes trophiques naturelles, les proportions des espèces, les réseaux d’interactions.  Qui ensuite ont amplifié les déséquilibres écologiques, etc. Je ne vais pas aller plus loin dans ce domaine, cela finirait en cours magistral !

Vous parlez d’unicité des causes. Si l’on doit trouver une cause originelle unique, je suis bien d’accord avec vous, il n’y a aucun doute, c’est l’explosion démographique. Mais il s’agit justement d’une cause contre laquelle nous ne pouvons rien, et qui se résoudra d’elle-même dans une centaine d’années (où nos descendants se désoleront peut-être de l’effondrement démographique !). En attendant, nous convergeons vous et moi vers une même conclusion : il faut bien tenter de « sauver les meubles », de continuer à vivre, ce qui veut dire continuer à exploiter l’écosystème mondial (nous n’avons pas le choix), tout en faisant tout pour que, dans 100 ans, ces mêmes descendants puissent vivre dans un monde aussi vivable que possible. Ce qui veut dire pour nous : tenter aujourd’hui de sauver tout ce qui peut l’être, pour « passer ce siècle dangereux », comme vous le signalez. Et cela passe par la fin de l’exploitation imbécile du milieu pour rien (ou pour de l’argent) ; par la protection dans des réserves de ce que l’on ne peut maintenir dans un environnement qui s’abîme ou dont nous avons besoin ; par la conscience de ce qu’est un écosystème et des bouleversements que nos actions induisent dans les enchaînements qui le constituent ; surtout, par la compréhension des nouveaux déterminismes qui naissent d’environnements nouveaux. La pandémie (et ses futurs avatars) en est un exemple : si l’on ne s’interroge pas sérieusement sur les causes qui facilitent de telles explosions, nous devrons passer notre vie en confinement !

Mais je retiens de vos remarques une critique majeure, tout à fait fondée : la question des liens de causalité entre la pandémie et les changements du milieu est très complexe, et j’ai eu tort de la citer dans une seule phrase forcément réductrice. Peut-être n’avait-elle pas sa place dans un éditorial de 5200 signes. Mais par ailleurs ne pas en parler était impossible. Insoluble dilemme…

François Gerlotto

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Cher Monsieur,

Je serai beaucoup plus bref, d’abord parce que je trouve votre mail très convaincant, et même émouvant dans sa volonté d’expliquer, ce qui me touche le plus dans un monde où les affirmations sont de plus en plus péremptoires et les raisons de moins en moins affinées ; ensuite parce que je pense que vous avez raison ; nous avons un siècle dangereux à passer (ou peut-être un peu moins), dangereux, et il faut le passer le mieux possible. C’est dit, et c’est bien dit.

Je vous remercie de ce cours d’écologie compétente et raisonnable, ça nous change…

Tout à fait d’accord pour un échange, je veux dire, en enlevant les fléchettes, mon mail pourrait apparaître comme une question à laquelle répondrait le vôtre.

Amitiés

Gabriel Martinez-Gros