L’Association des familles de Compagnons de la Libération vient de publier un Cahier spécial consacré au thème du Concours national de la Résistance et de la Déportation : « La fin de la guerre. Les opérations, les répressions, les déportations et la fin du IIIe Reich (1944-1945 ». L’Association a bien voulu me demander une évocation des déportés qui ne sont pas revenus des camps.

 

Le simple récit de la vie et de la mort de chacun des Compagnons qui ne sont pas revenus de la Déportation devrait suffire à l’édification des jeunes générations. L’essentiel échapperait cependant.

Jusqu’à la porte du camp, leur itinéraire personnel et leurs actions dans la Résistance sont intelligibles et imaginables grâce aux témoignages publiés, à quelques films véridiques et au travail accompli par les historiens. La vie et la mort des Déportés fait l’objet du même souci mémoriel et historique mais les récits laissent dans la nuit l’immense part de l’indicible et de l’intransmissible.

Simone Veil disait que Nuit et Brouillard était un film “esthétique”. Vladimir Jankélévitch nous demandait d’écouter le silence des rescapés. La plupart des livres écrits par des déportés sont d’admirables œuvres littéraires mais c’est plutôt dans les modestes souvenirs rédigés au fil de la plume ou évoqués dans une conversation que l’on saisit comme un éclat de vérité.

Les lieux mêmes ne parlent pas aux visiteurs – sauf dans les instants de recueillement qui réunissent les derniers survivants, leurs enfants et petits-enfants. Les camps ont été arrangés, aménagés, muséifiés. Ainsi le château de Hartheim où Pierre Arrighi fut gazé. Ainsi le camp central de Mauthausen : le Revier où mourut Jacques Renouvin a disparu, remplacé par une verte prairie. Ou encore le Struthof, où fut enfermé Henri Chas avant qu’il soit transféré à Dachau puis à Neuengamme. Les hurlements, la boue, la fumée du crématoire, appartiennent à un passé qui ne laisse aucune trace. Nul ne connaîtra le froid de ce temps-là, ni la même pluie sur l’Allemagne et l’Autriche.

Cette part d’indicible et d’intransmissible donne aux camps de la mort leur caractère sacré : on y sacrifia des hommes et beaucoup parmi eux se sacrifièrent, comme jamais dans l’histoire. Il est trop facile de dénoncer une épouvantable barbarie. Les barbares tuent massivement et rapidement pour occuper le terrain et régner en maîtres. Le système concentrationnaire nazi fut une œuvre soigneusement méditée, méthodiquement accomplie, qui visait l’anéantissement de plusieurs catégories d’êtres humains. Le nazisme est un nihilisme – tout le contraire d’une sauvagerie. C’est le produit radicalement négatif d’une civilisation qui délire au sens premier du terme, qui sort du sillon qu’elle avait tracé.

C’est ici que la mémoire exprimée des déportés et le travail des historiens sur les archives prennent une importance décisive et nous aident à retenir pour la suite des temps tout ce qui peut l’être de l’épreuve concentrationnaire.

Le système nazi vise la déshumanisation des ennemis du Reich, en préalable à leur élimination. L’homme n’est pas seulement privé de liberté et assigné à des travaux forcés assortis de châtiments corporels. Il doit s’avilir, devenir une bête de somme destinée à piocher, à creuser, à fabriquer, sans rien ressentir d’autre que la faim et les coups, jusqu’à l’épuisement. Certains, il est vrai, sont devenus les victimes pitoyables de l’entreprise d’avilissement. D’autres ont passé des compromis inavouables. Mais la plupart sont entrés dans le camp en Résistants et y ont poursuivi leur résistance. Député de droite avant la guerre, Léonel de Moustier, déporté à Neuengamme, refuse tout traitement de faveur et meurt d’épuisement peu après la libération du camp. Simone Michel-Lévy est pendue à Flossenbürg pour avoir saboté avec deux camarades, elles aussi exécutées, la machine sur laquelle elle travaillait dans une usine de munitions. Louis Gentil est surpris en train de saboter des V1 au camp de Dora, où il mourra d’épuisement. Le général Delestraint dirige la Résistance à Dachau avant d’y être exécuté sur ordre de Himmler. Jean Gosset continue d’enseigner la philosophie, même pendant les travaux de forçat, lorsqu’il est affecté au kommando de Dessauer-Ufer sur le port de Hambourg. Telle est la première défaite des SS : ils ne parviennent pas à réduire les hommes et les femmes qu’ils martyrisent en un troupeau apeuré. Dans le peuple des camps, il y en a trop qui continuent à affirmer leur personnalité, leur liberté essentielle, par un sourire, par une parole, par un menu geste qui signifient à tous et d’abord à eux-mêmes qu’ils appartiennent encore et toujours à la commune humanité.

Les actes de résistance individuelle s’inscrivent dans une résistance collective qui, malgré la volonté nazie, n’est pas coupée du monde. Tel est le second échec des SS : alors qu’ils ne cessent de ficher et de classer selon les méthodes les plus modernes, ils voudraient que les déportés aient l’impression de vivre dans un lieu sans logique ni raison, selon la volonté absolue des maîtres – et c’est le contraire qui se produit. Au lieu de se dissocier, ces êtres privés de tout, battus et toujours affamés, reconstituent dans le camp, dès lors qu’ils y sont entrés pour faits de résistance, leurs appartenances collectives. On se rassemble selon sa nationalité, qui a sa place assignée dans la hiérarchie des nations combattantes, et selon sa religion : le catholicisme pour les Français qui croient au Ciel et le communisme qui est alors une religion séculière. C’est au sein de ces groupes nationaux et selon les affinités religieuses que s’organise la solidarité à l’égard des plus faibles – le partage du pain – et sous de multiples formes la résistance active. On vole de la nourriture, on planque des camarades, on diffuse des informations sur l’avancée des armées alliées, on écrit des poèmes et des chansons, on met en place une organisation militaire en vue de la Libération. De la dignité sauvegardée, de la fraternité vécue, l’espérance toujours fragile ne cesse de ressurgir, donnant la force d’aller jusqu’au bout du jour.

Au fil des lectures, nous parvenons à saisir avec d’infinies précautions quelques bribes de la vie de ceux – tels François Vallée, exécuté à Gross-Rosen, Guy Flavien mort d’épuisement à Buchenwald, René Tardy mort sous la torture à Berlin – qui n’ont laissé de traces que dans la mémoire de leurs camarades aujourd’hui disparus et dont la date et l’heure exacte de la mort sont inscrites sur le Todesmeldung, le bureaucratique rapport de décès. Les noms des suppliciés entrent dans les catégories et les statistiques des historiens qui soignent leurs fiches biographiques mais les familles et les éventuels descendants ne peuvent s’en tenir à cet indispensable recensement.

La plupart de ceux qui ne sont pas revenus sont des morts sans sépulture, partis dans la fumée des crématoires ou ensevelis dans les charniers. Le deuil est impossible, c’est du moins mon expérience. De manière plus ou moins consciente, on vit avec le disparu plus qu’avec tous les autres morts – et aussi longtemps que possible dans l’espoir d’une survie miraculeuse et d’un proche retour. Puis on s’aperçoit qu’on a construit sa vie pour prolonger la sienne selon des itinéraires qui peuvent paraître étranges et qu’il n’aurait sans doute pas approuvés. C’est là un sentiment qui n’est pas nécessairement partagé par tous les orphelins de déportés. Il est regrettable que les diverses manières dont ils ont vécu leur traumatisme n’ait pas attiré l’attention des psychiatres et des psychanalystes – qui leur auraient peut-être permis de mieux affronter le silence. D’ailleurs, ces mêmes psy auraient pu venir écouter les conjoints et les enfants de ceux qui sont revenus pour tenter de comprendre comment la mémoire traumatique du camp s’est transmise.

Il ne s’agit pas de prendre rang parmi les victimes pour recevoir notre part de compassion. Les déportés dont nous préservons la mémoire ne sont pas eux-mêmes des victimes, mais des combattants. Ils ont combattu pour que leurs enfants et leurs amis vivent loin de tout culte mortifère, et pour que vive la nation. Ce n’est pas une plainte qu’il nous faut transmettre, ni la leur, même s’ils ont gémi et hurlé, et encore moins la nôtre même si nous avons secrètement pleuré. Les enfants de la Résistance et de la Déportation, qui approchent de leur terme, doivent accomplir une tâche qui ne demande aucun courage mais une humble fidélité. Ils ont pu écouter longuement les déportés au sein de leurs amicales et dans maintes associations. Orphelins, ou non, ils ont découvert qu’ils portaient la même charge, dans la fraternité. La charge de transmettre, non la douleur inimaginable et intransmissible, mais l’histoire telle qu’elle est faite selon des méthodes rigoureuses – l’histoire contre le révisionnisme, le relativisme et les effacements insidieux.

Nous avons aussi la charge de maintenir en l’état les lieux de la Déportation. En Allemagne, en Autriche, il y a chez certaines autorités et dans la population une volonté à peine cachée de clore l’affaire après la mort du dernier déporté, de laisser se dégrader les sites les moins connus et de réaménager les principaux camps sous prétexte de faciliter les visites, de barrer certains accès pour des motifs de sécurité. Les camps centraux et les plus petits des kommandos sont, pour nos morts sans sépulture, et pour les morts de toutes les nations qui ont résisté à l’Allemagne nazie, des cénotaphes à ciel ouvert. De génération en génération, il faut en préserver la sacralité.

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 Ce Cahier spécial ainsi que le Bulletin de l’AFCL sont téléchargeables sur le site de l’Ordre de la Libération : https://www.ordredelaliberation.fr/fr/lassociation-des-familles-de-compagnon-de-la-liberation