L’Ecole de Manchester – par Yves La Marck
Le maire du Grand Manchester, Andy Burnham, est devenu le 20 juillet le Premier ministre du Royaume-Uni en remplacement de sir Keir Starmer. Quoique la succession ait été purement intérieure au Parti travailliste largement majoritaire à la Chambre des Communes, sans contestation, l’idée est venue d’opposer deux formes de politique sans que l’on puisse décider à ce stade laquelle est plus à droite ou plus à gauche. On ignorait qu’il y eut un « starmerisme » ; on lui oppose tout à coup un « manchesterisme », soit une thèse ou une doctrine qui ne porte pas le nom de son auteur mais celui de la ville dont il vient.
Ce nouveau vocable politique a un précédent : « l’école de Manchester » incarnée par deux économistes, Richard Cobden et John Bright, auteurs de l’abolition des lois sur le blé (Cornlaws) en 1846 et considérés depuis comme les fondateurs du libre-échange. Les livres d’histoire se souviennent du traité Cobden-Chevalier, traité de libre-échange franco-anglais en 1860. Le penseur libéral français Elie Halévy, en 1904 dans son ouvrage consacré au « radicalisme philosophique », opposait ainsi la « philosophie de Manchester », libérale, à celle de « Westminster », dirigiste et centralisatrice.
Le « manchesterisme » de Burnham prône une décentralisation accrue au sein même de la partie anglaise au profit des municipalités, des comtés, et des régions comme la dévolution qui a concerné le Pays de Galles, l’Ecosse et l’Irlande du nord. Son propos dépasse cependant de loin ce volet. Dans son esprit, il s’agit pour les institutions élues de « reprendre le contrôle » des services publics (utilities), ce que le maire du grand Manchester de 2017 à 2026 a réussi de haute lutte pour les transports par bus dans tout le réseau (Bee Network). C’est avec justesse qu’il a parlé à ce sujet d’un plan de dix ans, car rien n’est évident. Etendre ce système à l’ensemble du pays, le généraliser aux autres biens publics, en priorité l’eau, les transports ferroviaires, l’électricité, le logement. Avec l’alimentation, cela constitue l’essentiel des dépenses des ménages ordinaires. Dès le premier jour, Burnham a décidé de la suppression de la TVA de 5% sur les dépenses d’électricité, le plafonnement à 2 £ (au lieu de 3) des tickets de bus, une réduction de 20% des taxes pesant sur les pubs. L’opposition a ricané en parlant de bonbons à sucer dont il n’est même pas sûr qu’ils soient financés par le budget.
Le nouveau gouvernement sera un gouvernement du coût de la vie, a décrété le nouveau Premier Ministre. L’opposition comme ses partisans savent bien qu’une politique des rabais ne suffit pas. Tôt ou tard il faudra passer par des réformes structurelles. Les difficultés dont les gouvernements successifs ne sont pas arrivés à se dépêtrer ne tiennent pas au Brexit – sujet tabou – mais remontent, a dit Andy Burnham, à quarante ans. Elles ont un nom : « le néo-libéralisme », en d’autres termes le thatchérisme (1979-1990). « Reprendre le contrôle », leitmotiv des partisans du Brexit par rapport à Bruxelles, est ici transposé au modèle économique des années 1980. Si l’idée est bien de revenir sur les privatisations là où elles ont manifestement échoué (eau, trains), les partisans de cette option, notamment certains think-tanks travaillistes qui ont émergé récemment (comme Common Wealth, Richesse commune), évitent de brandir le chiffon rouge de la « renationalisation » dans la mesure où le processus est intimement lié à la question de la décentralisation. Le royaume d’Angleterre ignore le terme de « subsidiarité » propre à l’Eglise catholique, mais il en connaît la pratique. Le travaillisme, et même avant lui le mouvement fabien qui l’a inspiré, possède sa version du « socialisme municipal » des premières années du XXè siècle. La propriété des biens communs reviendrait aux entités locales appropriées, ce qui n’exclut pas le recours aux financements privés, autre raison pour ne pas affoler les marchés. Le motto de Common Wealth est « ownership matters ». L’erreur a été de transférer la propriété au lieu de la simple gestion (1).
Détricoter le thatchérisme risque de prendre au moins dix ans. Burnham va se heurter au mur des droits acquis. L’hebdomadaire libéral The Economist lui reproche déjà son retour vers le passé, une forme de nostalgie des années d’Harold Wilson, Premier ministre travailliste au milieu des années 1960, alors que, selon l’éditorialiste, l’ambition du Royaume-Uni devrait être d’accélérer vers le futur, l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies, les services de préférence à toute illusion de réindustrialisation. Des résistances sont également à prévoir au propre sein de son parti, le New Labour de Tony Blair n’est pas mort ; les Starmerites, brutalement éloignés du cabinet par Burnham, attendent leur moment. Un autre risque est la coupure entre le nord et le sud. Burnham a avancé le concept d’un « Number 10 North ». Il partagerait son temps entre le Dix Downing Street à Londres et sa résidence près de Manchester. Quelques ministres s’y installeraient de façon plus permanente : logement, éducation, santé, aide sociale. C’est en effet les circonscriptions et les municipalités du nord qui sont le plus menacées par Reform UK de Nigel Farage. L’élection du successeur de Burnham à la tête du Grand Manchester le 30 juillet opposera un travailliste à un Reform UK. La métropole a été peu concernée par les élections locales du 7 mai, au contraire de celle des Midlands (Birmingham) où Reform a fait perdre sa majorité aux travaillistes. Elle subira le coup de plein fouet le verdict populaire en 2028 sans attendre les élections générales de 2029.
Yves LA MARCK
(1) L’hebdomadaire de gauche The New Statesman a ouvert ses colonnes à ces débats : Mathew Lawrence, fondateur et directeur de Common Wealth, « the Productive State : a framework for Manchesterism », 9 mai 2026, et le même en débat avec Mark McVitie, du Labour growth group, 7 juin 2026.
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