Sur la tête de nos enfants
L’une des plus éminentes figures de la gouvernance oligarchique, François Villeroy de Galhau, a été pendant onze ans gouverneur de la Banque de France. A la veille de quitter ses fonctions, il a confié au Figaro ses réflexions sur l’état du pays. J’imagine que les lecteurs du quotidien conservateur ont reçu avec déférence les avis de l’ancien gouverneur. J’y ai pour ma part retrouvé la sempiternelle ânerie sur le poids de la dette que nous allons faire passer sur la tête de nos enfants. François Villeroy de Galhau avait dit la même chose il y a cinq ans, répétant ce que martèlent ses confrères en oligarchie et tous les partisans du conservatisme budgétaire depuis les années trente du siècle dernier.
Nous avons dénoncé ce discours à de nombreuses reprises en rappelant que l’Etat ne rembourse pas la dette publique, qui est perpétuelle, mais les intérêts d’une dette qu’il fait rouler, et qu’il n’est pas nécessaire de recourir aux marchés pour financer les dépenses publiques… A l’appui de ces affirmations que j’évoque ici sommairement, nous avons invoqué les travaux d’économistes français et étrangers auxquels nul ne répond en haut lieu et qui ne sont pas invités dans les médias. C’est sans crainte d’être contredit que MM. Villeroy de Galhau, Moscovici et autres compères peuvent accabler leurs contemporains. Mais attention ! Avec ces messieurs, nous ne sommes pas dans le domaine de l’analyse économique, qui implique le débat entre spécialistes. Nous nous trouvons dans le petit monde des maîtres-chanteurs : si vous ne coupez pas dans les dépenses sociales et les retraites – car le système social, pour ces gens, est la cause première de l’endettement – vos enfants seront écrasés !
Comme la dialectique est rusée, la contradiction portée à ces maîtres-chanteurs est apparue dans un article publié le même jour par Le Figaro (25 mai), non loin des déclarations de l’ancien gouverneur de la Banque de France. Signé par Anne de Guigné, l’article informe la bonne bourgeoisie de “l’appauvrissement généralisé des Français”. On y lit que “9 millions de personnes vivent en France dans une situation de privation” et que “le déclassement est général”. On y découvre en effet que “le salaire réel a même baissé de 4,7 % pour les cadres et de 4,3 % pour les professions intermédiaires ces trente dernières années”.
Pour expliquer ce désastre collectif, Anne de Guigné s’en tient au catéchisme néolibéral. Cette attitude est compréhensible car on ne mord pas la main qui vous nourrit, mais elle est, sur le fond, intenable. C’est le coût global du néolibéralisme qui va peser sur la tête de nos enfants et les enfoncer dans toutes sortes de détresse. La dette publique, que les néolibéraux ne veulent pas à maîtriser malgré leurs discours résolus, n’est que le cas particulier d’une inefficacité générale, quant aux critères ordinaires de la bonne gestion. Précisons : le néolibéralisme assure très efficacement l’enrichissement des plus riches dans le cadre de la promotion du capitalisme rentier. Comme cette promotion pénalise l’activité économique et provoque des injustices criantes, comme le maintien de l’ordre monétaire dans le cadre de l’euro et du libre-échange provoque la désindustrialisation et la déflation salariale, on subventionne massivement les entreprises pour qu’elles résistent et on distribue des compléments de salaires, des “chèques”, pour que les classes populaires ne se révoltent pas.
Ce système est en train de trouver ses limites puisque les classes moyennes sont de plus en plus touchées par la déflation, puisque les crises à répétition fragilisent un nombre croissant d’entreprises. C’est dangereux pour la classe dirigeante, mais il y a pire. Pour “faire des économies”, on a laissé se dégrader le système de santé, on a favorisé le travail flexible, on a utilisé la main d’œuvre clandestine. Pour favoriser l’”attractivité” et par laxisme, on a laissé se développer des activités toxiques à divers égards, qu’il s’agisse des produits alimentaires, des chaînes de restauration rapide, des stupéfiants, des réseaux sociaux… Puis on s’étonne de la progression des addictions, de l’obésité, des cas de détresse psychique… et l’on s’alarme du coût que tout cela représente…
Nos enfants vont hériter des effets d’une souffrance sociale multiforme, subir des insuffisances industrielles et agricoles manifestes, habiter dans une France périphérique qui va concentrer un nombre croissant de détresses individuelles et collectives, ou résider dans des métropoles toujours plus anxiogènes. Nos enfants vont hériter d’une France trop faible sur le plan militaire dans un monde chaotique, d’une France qui n’aura pas été préparée au changement climatique, d’une France qui a trop sacrifié aux chimères européistes et qui est en perte d’influence dans le monde.
Le redressement de notre pays aura pour nos enfants un coût insupportable si nous restons dans le carcan néolibéral, si nous ne rejetons pas les élites qui veulent nous punir du désastre qu’elles ont provoqué. A force de repousser les échéances et les solutions salutaires, on se trouve devant la nécessité d’une révolution… que personne, dans la classe politique, ne veut faire.
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Editorial du numéro 1325 de « Royaliste » – 31 mai 2026
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