La chronique de Jean Daspry a été rédigée avant l’opération militaire américaine au Venezuela.

« La prospective est un art difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir » nous rappelle fort justement l’humoriste Pierre Dac qui fut également un résistant de la première heure. C’est pourquoi, au titre d’une saine disputatio, il est toujours utile d’interroger sans concession et sans a priori ses propres prévisions pour l’année 2025 au regard du réel[1]. Ont-elles été confirmées ou infirmées par le cours des évènements durant l’année écoulée émaillée de crises et de remise en cause de l’ordre établi ? La question centrale posée à la fin de l’année 2024 par tous les experts des relations internationales était relativement simple : le 47e président des États-Unis allait-il être un pyromane accélérateur de conflictualité ou un pompier faiseur de paix ? Avec douze mois de recul, nous commençons à avoir des débuts de réponse à cette interrogation lancinante à condition de faire preuve d’un minimum d’objectivité. Ils nous permettent d’y voir un peu plus clair dans le tableau d’ensemble marqué par un bouleversement complet de la marche du monde et de sa gouvernance globale en cette fin du premier quart du Vingtième siècle. Chamboulement auquel Donald Trump, avec son instinct et son bon sens qui déroutent les cartésiens que nous sommes, prend une part non négligeable pour ne pas dire prépondérante.

LE BOULEVERSEMENT COMPLET DU MONDE

Rien ne sera plus comme avant. 2025 se présente à l’évidence comme une année de transition dans les relations internationales marquée par un double parachèvement, celui de la décomposition du monde d’hier et de sa gouvernance.

Le parachèvement de la décomposition du monde d’hier

L’année écoulée dessille les yeux des adeptes de la fin de l’Histoire chère à Francis Fukuyama, le grand expert es-prophétie auto-réalisatrice. Il faut s’y faire, l’Histoire est de retour avec son cortège de concepts que certains pensaient très sincèrement remisés au magasin des antiquités des relations internationales. Aujourd’hui, la guerre est de retour (Cf. les conflits en Ukraine et à Gaza) alors que certains bons apôtres pensaient qu’elle n’avait plus sa place dans un monde civilisé qui avait mis à mal la barbarie. Fini le mirage de la paix perpétuelle chère à Emmanuel Kant avec son traité éponyme publié en 1795. Il va falloir s’y faire, les relations internationales sont dominées par la puissance, la loi du plus fort. Les faibles n’ont qu’à bien se tenir[2]. Américains et Chinois – Russes dans une moindre mesure – entendent donner le la du nouveau monde au grand dam du reste du monde cantonné au rôle de spectateur – souvent d’idiot utile à l’instar de l‘Union européenne – d’une planète en totale recomposition. Une question est dès lors posée. Avec vingt-cinq ans de retard, n’entrons-nous pas désormais de plain-pied dans le monde du XXIe siècle dans lequel rien ne sera plus comme avant ?[3] Avis aux indécrottables optimistes et autres naïfs qui ne veulent pas voir ce qu’ils voient et dire ce qu’ils voient. Ainsi va le monde.

Le parachèvement de la déconstruction de la gouvernance d’hier

Les concepts de multilatéralisme, de paix par le droit, par la confiance, par l’incantation, par la méthode du bon docteur Coué … sont superbement ignorés si ce n’est foulés aux pieds par ceux qui devraient donner le bon exemple. L’ONU comme l’OMC sont aux abonnés absents face aux coups de boutoir de Donald Trump. La société internationale semble incapable de relever les défis de la guerre ; de l’hubris ; de la libéralisation du commerce ; de la concurrence loyale et non faussée ; de la protection des droits de l’homme et des minorités ; de l’environnement ; du climat ; des dérives du numérique[4] ; des fausses promesses de l’intelligence artificielle, des réseaux (a) sociaux ; des nouvelles menaces crées par les drones ; les guerres hybrides ; la prolifération des armes nucléaires et leurs vecteurs ; la progression du terrorisme ; du narcotrafic, de la traite des êtres humains … Le monde du XXIe siècle est passé de la confiance à la méfiance ; de la coopération à la confrontation ; de la régulation à la dérégulation ; de l’ouverture à l’autre au repli sur soi ; de la mondialisation heureuse à la mondialisation malheureuse ; du village global à une multitude de villages ; des trente glorieuses aux trente piteuses … Avis aux indécrottables optimistes et autres naïfs qui ne veulent pas voir ce qu’ils voient et dire ce qu’ils voient. Ainsi va le monde.

Cette plongée indispensable dans le monde d’aujourd’hui nous incite à nous projeter, avec volontarisme et réalisme, dans le monde de demain et dans sa régulation efficace à condition de n’être ni sourd, ni aveugle.

LE FAISEUR DE PAIX DU NOUVEAU MONDE

Avec ses méthodes iconoclastes et ô combien déroutantes pour le commun des mortels, qu’on le veuille ou non, Donald Trump 2 l’imprévisible pose une (sa) pierre à l’édifice de la construction du monde de demain et à sa nouvelle gouvernance.

La pierre à l’édifice de la construction du monde de demain

« Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir » nous rappelle fort à propos Thucydide. Et, c’est bien de cela dont il s’agit alors que nous abordons un nouveau quart de siècle. L’odeur du monde a changé. Nous sommes bien face à un nouveau monde au sein duquel seule compte la puissance. Un monde qui « recrée un vieux monde, celui de la Realpolitik du XIXe siècle »[5]. Un monde au sein duquel la dimension tragique de l’Histoire est de retour et la croyance à un retour à un quelconque statu quo ante relève de la chimère.  Un monde au sein duquel l’Amérique pèse de tout son poids dans la conduite des relations internationales. Un monde au sein duquel la Chine veut sa part du gâteau. Un monde au sein duquel la Russie impose en partie ses vues à un Occident incrédule. Un monde au sein duquel une Europe fragmentée et divisée devient un acteur mineur aux yeux du monde[6]. Un monde au sein duquel l’axiome de la stabilité, sur lequel les Européens se sont reposés, s’est progressivement délité avec la dégradation du système de sécurité collective[7]. Un monde au sein duquel « les principes anciens perdent leur puissance et les principes nouveaux n’ont pas encore triomphé »[8]. Un monde au sein duquel la vérité n’a pas de maître si ce n’est la liberté de penser, de dire et d’agir en toute indépendance. « Être grand, c’est soutenir une grande querelle » (Hamlet).

La pierre à l’édifice de la gouvernance du monde de demain

Toute posture d’évitement de la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale n’est plus tenable aujourd’hui. Un grand dessillement est nécessaire pour ne pas rester à quai alors que le train part sans attendre les retardataires. Raison de plus pour regarder les choses en face sans retard ni défausse. L’essentiel est d’aller voir derrière l’horizon pour anticiper les linéaments du nouveau monde et se préparer au changement important qui nous attend. Si la Charte de l’ONU n’est pas devenue caduque, ses principes semblent inadaptés à relever les défis du nouveau monde qui se met en place en 2025. L’heure n’est plus au multilatéralisme inefficace mais au bilatéralisme efficace. L’heure n’est plus aux alliances formelles mais aux coalitions informelles[9]. L’heure n’est plus au figé mais au fluide. L’heure n’est plus au prévisible mais à l’imprévisible. L’heure n’est plus au droit dur mais aux arrangements volontaires. L’heure n’est plus à la morale universelle mais à l’intérêt bien compris des monstres froids que sont les États. L’heure n’est plus aux doux rêves mais aux durs cauchemars. L’heure n’est plus à la diplomatie de papa mais à la diplomatie de tonton Trump[10]. Celle qui suppose une sérieuse remise en question permanente de nos certitudes si nous voulons être des acteurs de la gouvernance du monde de demain.

EN ROUTE VERS LE FUTUR ?

« La seule certitude, c’est que nous vivons dans l’incertitude » (Bertrand Renouvin). Effectivement, le monde de demain est imprévisible. Dans ces conditions, devons-nous nous en tenir aux schémas et approches dépassés du XXe siècle pour relever les défis bien réels du XXIe siècle ? La réalité doit reprendre ses droits. Nous devons en finir avec « l’illusion qu’à force de le vouloir on pourrait faire en sorte […] que les choses soient ce que l’on désire et le contraire de ce qu’elles sont »[11]. En finir avec cet aveuglement, cet angélisme mortifère dans le domaine de la politique étrangère, de la diplomatie et des relations internationales. Ce n’est qu’à ce prix que nous aurons plus de sécurité et de stabilité dans un monde fragmenté en blocs géopolitiques concurrents. Sécurité et stabilité que ne peut pas nous donner un multilatéralisme bavard et inefficace (Cf. la déclaration finale adoptée par la COP30 à Bélem le 22 novembre 2025). En dépit de toutes les critiques légitimes que l’on peut formuler à l’endroit de son action internationale, nous devons reconnaître à Donald Trump le mérite d’avoir changé la vision du monde, d’avoir secoué l’Europe mais aussi l’OTAN – sans parler du G20 – et d’avoir précipité des évolutions en gestation dans la gouvernance mondiale. À ce titre, 2025 restera dans l’Histoire comme celle de Trump Imperator.

Jean DASPRY

Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

[1] Jean Daspry, 2025 : choc d’espérance ou choc du chaos ?, www.bertrand-renouvin.fr , 4 janvier 2025.

[2] Anna-Sylvestre-Treiner (propos recueillis par), Achille Mbembe : « En Afrique, le temps est à la prédation », Le Monde, 12 décembre 2025, p. 25.

[3] Sylvie Kauffmann, La civilisation occidentale kidnappée, Le Monde, 12 décembre 2025, p. 27.

[4] Nathalie Segaunes, Macron au défi d’agir sur la régulation du numérique, Le Monde, 11-12 novembre 2025, p. 10.

[5] Fareed Zakaria, Le système construit après 1945 peut survivre en dépit de la défection américaine, Le Monde, 1er mars 2025, p. 32.

[6] Éditorial, Pour l’Europe, l’électrochoc de la vision stratégique de Trump, le Monde, 12 décembre 2025, p. 27.

[7] Pierre Buhler, La stabilité sur laquelle les Européens se sont reposés s’est délitée, Le Monde, 4 mars 2025, p. 26.

[8] Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, Tempus, 2024 (présentation d’Hervé Gaymard), p. 56.

[9] Mathilde Boussion, Comment les États-Unis ont tenté de torpiller le sommet du G20, Le Monde, 23-24 novembre 2025, p. 4.

[10] Claire Gatinois/Philippe Ricard, Diplomatie. L’ère Trump, le cauchemar des Européens, Le Monde, 23-24 novembre 2025, pp. 15-16-17.

[11] Charles de Gaulle, précité, p. 25.