C’est une affaire entendue : Donald Trump fait turbuler le système des bonnes vieilles certitudes géopolitiques, et il va continuer ! En un moment où le sang-froid serait nécessaire, un vent de panique secoue l’élite du pouvoir, des affaires et des médias. Sur les écrans, on proclame la mort de l’Otan et on annonce la rupture des relations transatlantiques. A l’Élysée, on envoie de toute urgence au Groenland quelques soldats qui apprennent peu après leur arrivée que les Etats-Unis ne fourbissent aucun projet d’agression armée. A Bruxelles, on convoque d’urgence un Conseil européen pour discuter d’un renforcement des droits de douanes américains auxquels Donald Trump vient de renoncer.

Éberlués par les provocations du président des Etats-Unis, les dirigeants européens ne comprennent toujours pas qu’il s’agit d’une technique de négociation. Menacer de tout prendre en faisant croire qu’on peut le faire, voilà qui permet d’obtenir des concessions dictées par le sentiment qu’on a évité le pire. Les dirigeants européens n’ont même pas le moral des vieilles troupes, qui permet de faire des miracles. Ils se voient comme les naufragés d’un ordre révolu, face à une puissance impérieuse et toujours triomphante, naguère protectrice et maintenant hostile.

La détresse des élites ouest-européennes était évitable car nous sommes devant une fausse surprise géopolitique. Il faut de toute urgence lire ou relire les deux ouvrages que Régis Debray a consacrés à la politique étrangère voici plus de quarante ans (1). Alors conseiller de François Mitterrand, l’auteur rappelait que le général de Gaulle avait averti dès 1958 que l’Otan ne protégeait plus les Européens de l’Ouest. “Mais dès lors que l’efficacité de la protection est douteuse, pourquoi confierait-on son destin au protecteur ?” (2). Parmi beaucoup d’autres réflexions roboratives, Régis Debray expliquait que l’intérêt national existe et qu’il est même définissable. Mais on préféra, dans les hautes sphères, disserter sur le “postnational”, sur la “famille occidentale” et sur la “mondialisation heureuse”.

Aujourd’hui, ceux qui prétendaient guider des peuples obtus sur les chemins du nouveau monde contemplent les débris de leurs illusions. Certains, ne voulant pas renoncer à leurs rêves, cultivent l’espoir d’un retour à la normale, celle de la bonne Amérique délivrée dans trois ans de la folie trumpiste. Comme si cette présidence détonante ne s’inscrivait pas, à sa manière dans l’histoire de la République impériale… D’une manière générale, les milieux dirigeants tentent de se rassurer en célébrant les vertus de l’Union européenne, préservée de la brutalité américaine par les valeurs de l’Etat de droit. Nous attendons avec impatience le moment où cette fiction volera en éclats.

On ne veut pas voir que l’Union européenne est un système normatif qui procède des coups de force de la Cour de Justice de l’Union et qui fonctionne au mépris des principes démocratiques.

On oublie que les gestionnaires de ce système ont effacé le résultat des référendums français et néerlandais de 2005.

On ne veut pas voir que “l’Etat de droit” européiste proclame seulement des droits en privant les peuples de facteurs décisifs de souveraineté. Or la démocratie, pour exister, doit allier les libertés publiques et la souveraineté populaire.

On ne veut pas reconnaître que la conception eurocratique des libertés est hautement contestable puisque le préambule de la “Charte” de l’Union met sur un pied d’égalité “la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux” comme si les flux capitalistes inessentiels ne portaient pas atteinte à des libertés essentielles.

Il est bien sûr possible d’éviter le débat sur les “valeurs” en invoquant la mobilisation des capacités réelles de l’Union. C’est méconnaître une réalité incontournable : l’Union européenne n’est pas un Etat mais une “union conventionnelle régie par des traités” pour reprendre les termes utilisés par la Cour de Karlsruhe qui décrit un “regroupement d’Etats” souverains. C’est ce “regroupement” géré dans la confusion par divers organes (BCE, Eurogroupe, Commission) qui affronte des Etats disposant de tous les moyens de mettre en œuvre des projets politiques cohérents. Nous savons par ailleurs que ce “regroupement” n’est en rien homogène et que la plupart des Etats manœuvrent pour faire prévaloir leurs intérêts nationaux. Face aux initiatives du président des Etats-Unis, nous voyons bien que chacun mène son jeu et qu’il est facile, pour un adversaire, d’accroître les divisions.

Au nom du libre-échange sur le marché mondialisé, les dirigeants français de droite et de gauche ont affaibli notre défense, liquidé une grande partie de notre industrie, sacrifié notre agriculture, laissé les Etats-Unis s’emparer de secteurs-clés. Pour affronter les puissances adverses, c’est la fiction européiste qu’ils veulent une fois de plus cultiver. Ils subiront de nouvelles défaites, dont ils feront payer le prix au peuple français.

De ce constat de faillite généralisée, il faudra tirer des conséquences révolutionnaires.

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1/ Régis Debray, La puissance et les rêves, Gallimard, 1984 ; Les Empires contre l’Europe, Gallimard, 1985.

2/ Mémoires d’espoir, tome I, p. 213, Plon, 1970.

Editorial du numéro 1316 de « Royaliste » – 25 janvier 2026